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Full text of "Mes loisirs : poésies"

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MES LOISIRS 

POESIES 



QuBBEC : Imprimerie de Léger Brousseau, 7, Rue Buade^ 






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MES 



LOISIRS 



POESIES 



LOUIS-HONORE FRECHETTE 



Le bon Dien me dit : Chante ! 
Chante, pauvre petit ! 

Beraxgkr. 



QUEBEC: 

TYPOGRAPHIE DE LEGER BROUSSEAU, RUE BUADB. 
1863. 



Chaque chose doit avoir son commencement; 
chaque livre doit avoir une préface.... ne serait-ce 
qu'un point W interrogation., (j'ai lu nombre de 
longues préfaces qui n'en disaient pas davantage). 

Aussi, tout auteur jeune ou vieux qui se pré- 
sente, surtout pour la première fois, devant le 
public, un livre à la main, ne manque pas d'en 
décorer les premières pages par une jolie préface, 
où il se donne le plus souvent force coups 
d'encensoirs. C'est un tort, à mon idée. Un 
livre, quand il est bon, se recommande de lui- 



8 

même, et, s'il est mauvais, la plus belle préface 
ne le rendra pas moins ennuyeux. 

Aussi je me garderai de tomber dans ce que 
j'appelle un travers, et quelques mots seulement 
me serviront d'introduction à mes lecteurs, si 
toutefois j'en ai. 

— Ce livre contient-il une idée ? 

C'est une question que l'on est en droit de me 
faire en ouvrant les premières pages de ce 
recueil, et à laquelle je suis forcé de répondre : 

■^Xon ! 

J'ai écrit par pur délassement, par amour pour 
l'art, sans jamais suivre d'autre règle que le 
caprice du moment, d'autre voie que celle où me 
poussait mon imagination, d'autre étoile que 
celle de l'inspiration qui naît des circonstances. 

— Ce livre a-t-il un but ? 

— Peut-être ! 

D'abord, étant, je crois, la première publication 
de ce genre dans notre jeune pays, ce volume, 
qu^que bien défectueux, sera toujours un pas de 



9 

fait pour la littérature canadienne ; et ce pas, 
tout petit qu'il soit, est déjà une tâche assez 
noble à remplir. 

Puis, mon cher lecteur, et vous surtout, char- 
mante lectrice, si ces quelques vers, enfants de 
mes rêves et de mes loisirs^ peuvent faire passer 
plus vite quelques nns de ces instants où vous 
n'avez rien de mieux à faire qu'à vous ennuyer, 
j'aurai atteint un double but, et je n'aurai pas à 
regretter mes heures de travail. 

Québec, Février 1863. 



PROLOGUE 



PROLOGUE 



Quand le souffle attiédi des brises parfumées 

Fait reverdir nos bois ; 
Quand l'essaim des zéphyrs vient peupler les ramées 

D'harmonieuses voix ; 



Quand le printemps doré vient éployer son aile 

Sur la nature en fleurs ; 
Quand le bosquet revêt sa robe solennelle, 

Sa robe aux cent couleurs ; 



14 

Quand la forêt reprend ses suaves murmures 

Et son front rajeuni, 
Quand les oiseaux du ciel sous l'arceau des ramureë 

Ont suspendu leur nid ; 



Quand on voit reverdir sous l'effort de la sève 
Les troncs chatives et nus, 

Et que tout ce qui vit s'émeut, palpite et rêve 
Des plaisirs inconnus ; 



Sous les mille buissons qui parfument la rive 
De leurs rameaux fleuris, 

Qui n'a pas entendu la fauvette plaintive 
Pousser de faibles cris ? 



Qui n'a pas remarqué sa frayeur maternelle, 

Et sous le feuillage agité, 
La pauvrette cherchant, tournant, battant de l'aile 

Autour de son nid déserté ? 



15 

Ah ! c'est que ses petits, ses petits qu'elle adorô 

Depuis un instant l'ont quitté, 
Ouvrant au vent du ciel leur aile faible encore 

Pour goûter à la liberté ! 



O mes chansons ! je suis la craintive fauvette 
Qui voit ses petits, ses amours, 

S'enfuir, et qui pour eux éperdue, inquiète, 
Craint les aigles ou les vautours ! 



O mes vers ! vous quittez les rives maternelles 

Pour des pays plus fortunés ! 
Pour la première fois vous essayez vos ailes 

Loin du nid où vous êtes nés ! 



Ce nid que vous quittez, chers enfants de mes veilles, 
Pour vous n'est donc plus assez grand? 

Et vous voulez aller bourdonner aux oreilles 
D'un monde, hélas, indifférent ! 



16 

Ah ! ÎDieù vous garde, enfants, des riantes promesses 
Que les trompeurs du monde font ! 

Car les coupes souvent les plus enchanteresses 
Ont aussi plus de lie au fond ! 
» 

Vous verrez bien souvent l'envieux à Toeil louche 

Et plein de lâches trahisons 

Ouvrez l'aile et fuyez ; ... le souffle de sa bouche 

Est le plus mortel des poisons ! 

Evitez les sentiers de l'égoïste infâme 

De sa personne seule épris ; 
Et de tous ceux qui n'ont sur la lèvre et dans Pâme 

Que le sarcasme et le mépris ! 

Et puis, dans votre course errante et vagabonde, 

Ah ! puissiez-vous toujours avoir 
Pour tous les pauvres cœurs déshérités du monde, 

Un mot d'amour, un mot d'espoir I 

Janvier 186â. 



LA POESIE 



A M. OCTAVE CRÉMAZIE 



Fée aux voiles de soies, 
Qui, rêveuse, déploies 
Tes blondes ailes d'or, 
Et t'élances mi-nue. 
Pour suivre dans la nue 
L'audacieux condor | 



18 

Divine poésie, 
O coupe d'ambroisie, 
De nectar et de miel ! 
Voix pleine de mystère, 
!N"es-tu pas sur la terre 
L'écho des chants du ciel ? 



N' es-tu pas, sous tes voiles, 
O fille des étoiles. 
Le cadeau précieux 
Qu'une bonté profonde 
Daigna donner au monde 
En souvenir des cieux ? 



Quand ta voix solennelle 
Résonne, et que ton aile 
Vient le toucher au front, 
L'homme devient un ange 
Et dans son vol étrange, 
Il s'élance plus prompt 



19 

Que l'éclair qui serpente 
Et gronde sur la pente 
De l'antique Sina, 
Tandis que son délire 
Prête une âme à la lyre 
Que ta main lui donna. 



Les accents du poëte 
Dominent la tempête, 
Fille des fiers Autans^ 
Et son audace achève 
Le plus sublime rêve 
Des orgueilleux Titans. 



Mais, loin des lieux immondes, 
Sur la route des mondes 
Que l'Eternel traça, 
Quand il franchît l'espace 
Jamais sa main n'entasse 
Pélion sur Ossa. 



20 

Sa course solenDelle, 
D'un seul coup de son aile^ 
Le porte aux cieux ravis ;. 
Son luth divin résonne, 
Et sa voix d'ange étonne 
Les célestes parvis. 

Dans des flots de lumière,, 
Secouant la i^oussière 
De ce monde pervers, 
Il plane sur la foule. 
Et sous lui se déroule 
Un nouvel univers^ 



Et là-haut son génie 
Dérobe l'harmonie 
Aux chœurs de Gabriel, 
Et, nouveau Prométhée, 
Sous la voûte enchantée^ 
Ravit le feu du ci.eU 



2i 



ENYOI 



O poëte, j*aîmais, aux jours de mon enfance, 
Enfant aux blonds cheveux, au cœur plein d'espérance, 
A lire tes récits ou navrants ou joyeux ; 
Quand ton génie épris de notre jeune histoire, 
Par ses mâles accents, d'un frais bandeau de gloire 
Ceignait le front de nos aïeux ! 



Avec toi je pleurai sur le champ de bataille 
Où le vieux Canadien qu'épargna la mitraille 
Mourait enveloppé de son vieux drapeau blanc ; 
Avec toi je rêvai sous le vert sycomore 
Où le farouche Sagamore 
Scalpait son ennemi sanglant ! 



22 

Avec toi j'admirai les bords sacrés du Gange, 
Et les riants pays où se cueille l'orange ; 
Puis, quittant l'ancien monde et ses coupoles d'or, 
Je revins avec toi sur nos plages fertiles, 
Ecouter ce que dit aux roses des Mille-Iles 
Le flot palpitant qui s'endort ! 

Je te suivis partout, des rives du Bosphore, 
Où ta muse chantait le drapeau tricolore, 
Jusqu'aux sables brûlants de l'île de Java ; 
Puis je vis dans ta strophe harmonieuse et lîèré. 

Derrière le trône de Pierre, 

Briller le front de Jéhova ! 



Et je voulus aussi, cédant à mon délire. 
Animer sous mes doigts les cordes d'une lyre. 
Et, quoique faible encor, ma muse de vingt ans 
Peut te dire aujourd'hui de sa voix enfantine, 
Comme autrefois Reboul au divin Lamartine : 
" Mes chants naquirent de tes chants 1" 

JasiTler 1861. 



L'IROQUOISE 



DU LAC SAINT-PIEREB 



LEGENDE 



ïl fait nuit : tout s'endort dans les forêts sauvages ; 
Le Saint-Laurent, ouvrant l'orbe de ses rivages, 
En une immense nappe épanche son flot pur ; 
L'onde déroule au loin sa vague transparente 
Et les rives du lac d'une écharpe odorante 
Semblent ceindre un miroir d'azur. 



* Cette légende, écrite pour l'Album de l'Hon. Cauchon, 
Yi'est foulée que sur la croyance où sont les habitants des 
environs du lac Saint-Pierre, que, dans les belles nuits d'été, 
on voit une petite lumière qui semble flotter sur le miroir du 
lac. 



24 

Le roseau chante au vent sa plaintive romance? 
La lune, comme un phare, au front du ciel immense^ 
S'élevant par degrés sur l'aile de la nuit, 
Découpe des s^-ands pins les ramures étranges 
Dont l'ombre se dessine en gigantesques franges 
Ondulant sur le flot qui imU 

L'oiseau de nuit, quittant sa pose taciturne. 
S'envole en tournoyant et sa clameur nocturne 
Se perd dans la forêt avec le bruit du vent ; 
La brise rit encore au feuillage du tremble ; 
Le ciel sourit à l'onde et chaque étoile tremble 
Dans chaque vague au pli mouvant* 



n 

Voyez, là-bas, longeant les détours de la grève, 
Comme un fantôme étrange entrevu dans un rêve, 

Une ombre se glisser d'un pas lent et discret 

Aux lueurs de la nuit sa silhouette grise 

Se détache eu passant vacillante, indécise, 

Sur le fond noir de la forêt. 



25 

La brise nous apporte une voix étouffée .... 
Est-ce l'esprit des bois ? est-ce une ombre, une fée, 

Qui vient gémir au bord du lac silencieux? 

Non, c'est un être humain, c'est l'enfant des savanes 
Qui vient parfois, la nuit, rêver sous les platanes, 
L'œil liagard, le front soucieux. 



Comme un roseau battu par le vent de l'orage. 
Son front ridé se penche appesanti par l'âge, 
Mais son œil brille encor dans les brumes du soir ; 
Seul débris d'une race indomptable en courage, 
Sombre objet de terreur, on la nomme au village : 
L^Iroquoise du Rocher-Noir ! 



Dans les drames sanglants que raconte l'histoirC; 
Elle vit sa tribu tomber au champ de gloire, 
Et, quand eut succombé le dernier de ses preux, 
Elle se retira près d'un rocher sauvage. 
Pour pleurer sa grandeur et mourir au rivage 
Du lac aimé de ses aïeux. 



26 

Elle s'est arrêtée au pied d'un vaste chêne. 
Son regard est sanglant ; ses longs cheveux d'ébène 
Couvrent presque en entier son large manteau gris. 
Elle parle, et sa voix lugubre et monotone 
Semble le grincement de la bise d'automne 
Dans les vieux ormes rabougris : 



m 



*' O lac qui, sous mes pieds, laisses dormir tes ondes 
" Forets dont j'aimai tant les retraites profondes I 
*' Sentiers que tant de fois j'ai parcourus le soir I 
*' Manitous qui gardez ces grèves solitaires ! 
" Rochers silencieux ! astres pleins de mystères I 
" Pour la dernière fois j'ai voulu vous revoir I 

" Yos maîtres ont passé comme l'onde qui coule, 
" Comme le vent des nuits qui, chaque soir roucoule 

" Sous les rameaux des verts sapins ; 
*' Comme un léger canot fuyant à la dérive. . . . 
" Et mon œil attristé cherche en vain sur la rive, 

" La trace de leurs mocassins î 



27 

" O lac ! te souvient-il des jours de mon jeune âge, 

'' Quand plaçant, au printemps, nos wigwams sur ta 

plage, 
" Nos guerriers, dans tes bois, venaient chasser le 
*' Te souvient-il encor de ces jours si paisibles [daim ? 
" Où le vol cadencé des avirons flexibles 
" Em2:)ortait nos canots bondissant sur ton sein ? 

" Te souvient-il encor de la brune Indienne 
*' Dont la voix se mêlait, sonore, aérienne, 

'" Aux mille murmures du soir, 
" Quand elle suspendait à la frêle liane 
*' Et balançait au vent sa mouvante nâgane, 

" Berceau d'un guerrier à l'œil noir ? 

" Fleuve, te souvient-il, quand, dans la foret sombre, 

^' ISTos bandes poursuivaient de leurs flèches sans 

nombre 
*' Les Algonquins fuyant, la rage dans le cœur ? 

" Ou, sortant tout à coup de leurs mille embuscades, 

*' Mêlaient leur cri de guerre au bruit de tes cascades 

*' Et brandissaient dans l'ombre un tomahawk ven- 
geur ? 



28 

" Hélas ! ils ont passé comme l'onde qui coule, 

*' Comme le vent des nuits qui chaque soir roucoule 

" Sous les mouvants arceaux des bois ! 
*' Et, subissant le joug d'une race étrangère, 
** Tes bords ont oublié le noble chant de guerre 

" Qu'ils répétèrent tant do fois ! 



" Ah ! mille fois malheur à ces Visages-Pâles 

*' Dont les mains brandissant des foudres infernales, 

*' Ont fijit de nos guerriers un ravage inouï ! 

*' Leurs victimes encore attendent la vengeance .... 

" Puisse des assassins l'odieuse puissance 

*' S'écrouler sous les coups du fier Areskou'i. , . . 



*' Puisse-t-il, dévastant leurs retraites impures, 
^' Une torche à îa main, scalper leurs chevelures, 

*' Broyer leurs membres palpitants, 
" Entonner sur leurs corps l'hymne de la victoire, 
'' Rougir ses mocassins dans leur sang et le boire 

" Dans leurs crânes encor fumants ! . . , " 



29 



TV 



Elle se tait. Sa voix, comme les cris funèbres, 
Comme l'hymne effrayant de l'oiseau des ténèbres, 
Va d'échos en échos gronder dans la forêt ; 
Son œil noir où se peint une colère immense 
A semblé méditer une atroce vengeance, 
Un épouvantable projet .... 

Un sourire infernal vient effleurer sa bouche ; 
Son sourcil se contracte et son regard farouche 
Lance au ciel un éclair amer et triomphant ; 
Sa main s'arme au hazard d'une flèche acérée. 
Et le large manteau dont elle est entourée 

S'entr'ouvre et nous montre .... un enfant ! 

Pauvre fleur qu'un printemps fit éclore sur terre ! 
Ange qui, dans les bras d'un monstre sanguinaire, 
Entr'ouvre en souriant son œil de séraphin ! 
La blancheur de son front où brille l'innocence, 
Ses riches vêtements révèlent sa naissance : 
C'est le fils du seiçrneur voisin. 



30 

Tendre fruit d'un amour aussi pur que sincère, 
Il sommeillait, cet ange, en rêvant à sa mère, 
Dans un lit dérobé sous un épais rideau, 
Quand, nourrissant déjà son projet de vengeance, 
L'Iroquoise au manoir se glissait en silence, 
Et l'arrachait à son berceau. 

Pauvre mère ! tu dors, et tandis que les songes 
Charment ton cœur aimant de leurs riants mensonges, 
Le malheur sur ton front pose sa lourde main. 
Peut-être crois-tu voir un ange au doux sourire 

Qui berce dans ses bras ton enfant qui soupire 

Quel sera ton réveil demain ! 



Cependani" sur le lac s'épaississent les ombres ; 
Le ciel voile ses feux sous des nuages sombres ; 
Le vent dans les grands pins a sifflé sourdement ; 
La cîme des forêts se courbe et se relève. 
Et le lac qui mugit vient balayer la grève 
De son flot naguère dormant. 



31 

La tempête partout jette sou cri sublime ; 
Le tonnerre roulant au-dessus de l'abîme, 
Comme un boulet d'airain sur un dôme de fer, 
Eclate et, tout-à-coup, d'un jet de flamme horrible, 
Embrase un vieux tronc sec dont la lueur terrible 
Eclaire un spectacle d'enfer ! 



L'Iroquoise était là, comme un sombre génie 
Que l'on croit voir parfois dans les nuits d'insomnie ; 
Ses cheveux hérissés se tordaient sous le vent ; 
L'enfant paralysé sous son aôi-euse étreinte, 
Immobile semblait l'oiseau saisi de crainte 
Que fascine l'œil du serpent. 



Longtemps son œil hagard que la démence anime 
Fixe avec volupté l'innocente victime 
Et savoure à longs traits sa profonde terreur ; 
Puis soudain, l'élevant au dessus de sa tête. 

Pousse un cri mais en vain, la voix de la tempête 

Est plus forte que sa clameur. 



32 

Ombres de ses guerriers, manitous de la plage, 
Esprits, éveillez-vous î c'est vous que, dans sa rage, 
Elle veut pour témoins de son acte sanglant ! 
Elle veut, sous vos yeux, finir son existence. 
En vous offrant, au moins, pour dernière vengeance, 
Le sang d'un jeune guerrier blanc! 



Voyez-là soutenant sa victime éperdue ! 
Elle s'arme et la flèche, un instant suspendue. 
En frémissant se plonge au cœur de l'innocent. 
Le voile du trépas couvre son œil limpide. 
Et son âme d'enfant, bel ange au vol rapide 
Monte vers le ciel en chantant. 



Puis la fureur du monstre atteint son apogée ; 
En un délire affi-eux sa rage s'est changée ; 
Son œil fauve et sanglant lance un horrible éclair ; 
Elle pousse un éclat d'ua rire sardonique, 
Et danse en écumant la ronde satauique 
Que dansent les damnés d'enfer ! 



33 

Commo nn vent tournoyant dans l'angle d'un abîme, 
L'Iroqnoise tournait autour de sa victime, 
Aux lueurs du flambeau par la foudre allumé, 
Quand saisissant enfin la faible créature, 
Elle scalpe en hurlant sa blonde chevelure 
De son poignard envenimé ; 

Et, se ruant encor sur la frêle dépouille, 
La meurtrit, la déchire, et dans sa rage fouille 
Dans la blessure affreuse ouverte dans son flanc ; 
P.uis, semblable au vautour, aux entrailles s'attache, 
I^ui découvre le ccpur, de ses ongles l'arrache 
Et. , . , le dévore tout sanglant. . . . 



VI 

Parmi les nénuphars et les algues verdâtres, 
Une roche, là-bas, baigne ses flancs grisâtres, 
Comme un nid d'alcyon caché sous les roseaux, 
C'est là qu'elle s'enfuit, mi-nue, éohevelée. 
Et le vent se heurtant sur la roche ébranlée, 
Jjui jette r^çume des eaux. 



34 

Là, debout sur le roc, et })romenant dans l'ombre 
Ses regards où fulmine un feu terrible et sombre, 
Le monstre pousse encore un cri rauque et perçant 

" Je suis vengée enfin ! " Elle dit et s'élance. . . 

Et la fille des bois meurt avec sa vengeance 
Au fond du gouffre mugissant. 



VII 



EPILOGUE 



Le lendemain matin, deux pécheurs du village. 
Passant près de l'endroit, trouvèrent sur la plage 
Les seuls restes épars de ce drame émouvant, 
On planta sur les lieux une croix ignorée ; 
Et l'on dit que, le soir, une mère éplorée 
y revint plçurer bien souvent, 



35 

L'on dit que, depuis lors, sur la vague dormante, 
On voit courir, la nuit, une torche fumante 
Projetant sur les flots comme un long filet d'or. 
Est-ce l'enfant des bois qui pleure sa victime ? . . . 



Est-ce l'ange vengeur du crime ? 
Nul mortel ne le sait encor. 



Juin 1861. 



HOMMAGE 



M. LE CHEVALIER FALAEDEAÎT 



I 



Quand l'aigle, fatiguo de planer dans la nue, 
A compté les soleils dans son vol triomphant, 
II revient se poser sur la montagne nue 
Qui tressaille d'orgueil en voyant son enfant. 

Peintre, tu nous reviens, comme en sa course immense, 
L'aigle qui disparaît dans son sublime essor, 
Puis retourne un instant au lieu de sa naissance, 
Pour s'élancer au ciel et disparaître encor. 



38 

Arrivé tout à coup des sphères immortelles 
Où, sans craindre leur feu, tes pieds se sont posés, 
Tu resplendis encore et l'on voit sur tes ailes 
La poudre des soleils que ton vol a rasés. 



n 



tin jour, jeune inconnu, sentant dans ta poitrine 
Une ardente étincelle, une flamme divine 

Te mordre au cœur et te brûler, 
Tu dis : Exilons-nous î quittons ces froides plages 1 
Il me faut le soleil, la foudre et les nuages : 

Je suis aigle, je puis voler ! 



Et tu partis .... Longtemps la foule indifférente 
N'avait, même des yeux, suivi ta course errante 

Dans l'immense espace de l'air, 
Quand, de ses mille voix, l'antique Renommée, 
A ta patrie encore aimée. 
Jeta ton nom comme un éclair. 



C9 

Enfin, après avoir médité le vieux monde, 
Tu reviens parmi nous sur les ailes de Tonde, 

Tout brillant de gloire et d'honneur, 
Et joyeux de pouvoir, après seize ans d'absence, 
Revoir le lieu de ta naissance 
Pont l'aspect fait battre ton cœur, 

III 

Mais, confiant dans ton étoile, 
noble fianoé des arts. 
Demain tu remets à la voile, 
Pour le vieux pays des Césars ; 
Tu retournes au champ fertile 
Où croît le laurier de Virgile, 
Où dort le luth d'Alighiéri. 
Flo!ence, la ville artistique, 
RCoiame ton pinceau magique, 
Ç^ue ses grands maîtres ont mûri, 

Ya ! quitte nos climats de neige ! 
Pour toi trop sonibre est notre ciel \ 



40 

Il te faut le ciel du Corrège, 
Le ciel où vécut Raphaël ; 
Il te faut le ciel d'Italie, 
Ce ciel tout rempli d'harmonie, 
^es chants, ses vagues, ses zéphyrs j 
Il te faut ses blondes campagnes, 
Bes bois, ses Neuves, ses montagnes, 
Ses chefs-d'oouvre, ses souvenirs, 

Poursuis ta mission divine, 
Illustre fils du Saint-Laureqt, 
Et que la gloire t'illumine 
De son r^^on le plus brillant î 
Abandonne euoor ta Patrie, 
Puisque le laurier du génie 
A couronne ton noble front I 
Pars I et nos rives étonnées, 
En contemplant tes destinées, 
Avec orgueil te nommeront | 

JnUIet 1862. 



UN SOIE AU BORD DU 



LAC SAINT-PIERRE 



SOUTENIR DB NICOLET 



Doucement balancé par la brise mourante, 
Le lac applanissait sa nappe transparente 
Où déjà s'étendaient les ailes de la nuit ; 
Les échos se taisaient au fond du bois sauvage, 
Et sur le sable du rivage, 
Le flot venait mourir sans bruit. 



42 

La lune déployait sa chevelure blonde 
Et ses tremblants reflets se déroulaient sur l'onde 
Comme un ruban d'argent sur un voile d'azur ; 
La brise caressait la mobile ramée, 

Et son haleine parfumée 

S'endormait avec le flot pur. 



Enfin, c'était à l'heure où la verte ramure 
Mêle aux accents du soir un suave murmure, 
Où la feuille frissonne aux baisers du zéphir ; 
A l'heure où des ondins la troupe se rassemble ; 

A l'heure où chaque étoile tremble 

Dans une vague de saphir. 



Fuyant des vains plaisirs les coupes délirantes, 
J'aimais à contempler les ondes murmurantes, 
Ou les flots sommeillant dans le calme des nuits ; 
J'aimais h m*égarer dans les bois, sur les grèves. 

Laissant au loin flotter mes rêves. 

Ce baume des tristes ennuis. 



43 

J'avais vu du soleil la brûlante crinière, 
Ainsi qu'un char de feu dans une immense ornière, 
S'engouffrer au Couchant dans un océan d'or ; 
J'avais vu de la nuit se déployer les voiles, 

Et son diadème d'étoiles 

Sur son front scintillait encor. 



Et j'errais sur la rive, admirant en silence, 
Les reflets chatoyants du flot qui se balance 
Et glisse en ondulant sur le sable doré ; 
Et d'un roseau flexible armant mon doigt timide, 

Je gravais sur l'arène humide 

Les lettres d'un nom adoré. 



Un nom plus enivrant que le bruit des fontaines ; 

Plus suave qu'un chant sur les vagues lointaines ; 

Plus doux que les échos d'un bois mystérieux ; 

Qui surpasse en beauté le chant de Philomèle 
Dont la voix chaque soir se mêle 
Au bruit des flots harmonieux. 



44 



"Nom plus mélodieux que Ponde sur la grève ; 
Plus doux qu*un chant d'amour entendu dans un rêve 
Plus pur que le soupir d'un enfant qui s'endort ; 
Nom plus harmonieux que le toI d'un archange ; 

Plus doux que les accents d'un ange 

Qui chante sur sa lyre d'or ! 



3Iais comme un vent léger sur la moHe pelouse. 
Passant et repassant, une vague jalouse, 
De son onde venait aussitôt l'effacer ; 
Je le gravais encor ; mais la vague suivante 

Détruisait la lettre mouvante 

Que je venais de retracer. 



Yoilà, pensais-je alors, les rêves du jeune âge ! 

Un songe qui s'enfuit ; la feuille qui surnage 

Et disparaît bientôt parmi les flots mouvants ; 

La trace du proscrit sur la terre étrangère ; 
Une ombre, une vapeur légère 
Qu'emporte le souffle des vents î 



45 



Riante illusion bientôt évanouie ; 

Pauvre fleur qu'une aurore a vue épanouie, 

Et qui penche, le soir, son calice flétri ; 

Fantôme décevant ; souriante chimère ; 
Sylphe dont l'image éphémère 
S'envole aprè. voir souri ! 



Qu'est-ce donc, ô mon Dieu ! qu'est-ce donc que la vie, 
Ce banquet séduisant où notre âme ravie 
Porte une lèvre avide aux coupes des amours ? . . . 
C'est un nom qu'une main a tracé sur le sable 
Et qu'une lame insaisissable 
Efîace et détruit pour toujours ! . . . 

XoTit 1860, 



^ ''»^^^, 



c. 



Hi*j^' 



LE PREMIER DE L'AN 1861 



Quarc frerauerunt gentes et popuU medidati snnt înania ? 
Ego autem constitutus s<im Rex ab eo super Sion montem 
sanctum ejus, praedicans praiceptuiu ejus. 

David, Ps. II. 



Ecoutons . . . Minuit sonne, et la cloche sonore 
Semble jeter au vent le glas des trépassés. . . . 
Ecoutons ce que dit l'airain qui vibre encore : 
Emporté par le temps dont le souffle dévore, 
Un 9XL vient de s'enfuir dans les siècles passés ! 



48 

Un an vient de sombrer sur Pocéan des âges, 
Et la main du présent lui jette un linceul noir 
A son premier matin l'air était sans orages, 
Le ciel pur et serein, l'horizon sans nuages. 
Et son premier soleil fut un rayon d'espoir. 



Mais à peine avaît-îl, sur la mer ondnleuse. 
Laissé flotter sa voile au souffle du Midi, 
Que la foudre sortant d'une nue orageuse. 
Vint fracasser le mât de la nef voyageuse. 
Et la va^ue écuma sur son flanc arrondi. 



La nuit couvrit le ciel et s'étendit sur l'onde ; 
L'Autan fit retentir son râle de géant ; 
Et l'esquif emporté par la vague profonde, 
Sans voile erra longtemps sur l'abîme qui gronde 
Et sombra tout à coup dans le goufîi*e béant. 



49 
II 

Le siècle où nous vivons est un siècle en délire, 
Avait dit un poète à la puissante lyre. 
Soufflant partout le vent des révolutions, 
L'esprit voltairien, avec un rire infâme, 
Veut jeter son poison dans l'âme 
Et courber sous son joug le dos des nations. 

Pauvre siècle qu'on nomme un siècle de lumière, 
Où l'on voit, aux palais comme sous la chaumière. 
Fermenter le désordre et le mépris des lois ! 
Où des bandits sortis des tripots et des bouges. 
Hurlant sous leurs longs drapeaux rouges, 
Jettent l'éclaboussure à la face des rois ! 

On les a vus les fils de ce siècle parjure, 
La bouche vomissant le blasphème et l'injure. 
S'attaquer à la main qui voulait les bénir ; 
On les a vus portant une main sacrilège 

Sur ce que*Dieu même protège. 
Et qui disaient au Christ : Ton règne va finir ! 



50 

Italie ! Italie ! ô terre infortunée ! 
Pendant le cours sanglant de cette longue année, 
Que de ruisseaux de sang ont sillonné ton sol ! . . 
Quel est l'audacieux dont la main inhumaine 

A brisé ton bandeau de reine 
Et dans sa rage osa te souiller par un viol ?.. » 



in 



Entendez-vous là-bas, par delà l'Atlantique, 
Comme le bruit pressé de chocs retentissants ? . . . 
La révolution, sanglante, satanique. 
Dans ses ongles étreint les peuples frémissants. 

Devant son œil hagard tout tombe, tout s'écroule ; 
Tout l'Occident s'émeut au seul son de sa voix ; 
Et le monstre au milieu des ruines qu'il foule 
Est altéré du sang des prêtres et des rois. 

Et le vieux monde qui, sur son front chauve et blême, 
Porte le crime écrit en stigmates d'enfer, 



51 

Sur sa lèvre crispée étouffant un blasphème, 

Se tord comme un serpent sous ses griffes de fer 



Tu mourras ! avait dit cette hydre sanguinaire, 
A la Foi, que son bras voulait anéantir .... 
Elle avait oublié que la Foi du Calvaire 
Se retrempe et renaît dans le sang du martyr. 



IV 



A son blasphème horrible, à sa clameur impie. 
Vos cœurs se sont émus, ô fils du Saint-Laurent, 
Et la Foi qui dans vous n'est jamais assoupie 
A su parler plus haut que les cris du tyran. 



Vous vous êtes levés, levés comme un seul homme, 
Et le monde a pu voir un peuple nouveau-né 
Jurant de protéger le Pontife de Rome * 
Contre les attentats d'un traître couronné, 



52 

Vous avez protesté contre la perfidie 
Et le fla.Q^rant mépris du droit le plus sacré ; 
Contre la trahison si lâchement ourdie 
Pour briser le pouvoir d'un vieillard vénéré. 



Hier encore, ouvrant les vieilles basiliques 
Que vos pères jadis élevèrent à Dieu, 
Vous vous précipitiez sous leurs vastes portiques, 
Et la foule encombrait les parvis du saint lieu. 



Et là, le front penché dans l'ombre et la poussière 
Vous répandiez à flot l'encens de la prière 

Autour d'un glorieux tombeau ; 
Vous adressiez des vœux au Dieu de la victoire 
Pour l'âme des héros tombés couverts de gloire 

Aux champs de Castelfidardo. 



Et vous disiez : " Honneur à ces nobles victimes, 
A ces vaillants guerriers, défenseurs magnanimes 
Du droit contre ses oppresseurs ! 



53 

Pimodan, Parcevaux, clignes d'apothéoses, 
Tombés en défendant la plus sainte des causes, 
L'Univers vous doit des honneurs ! " 



C'est bien, fils de Champlain, qu'un noble sang anime î 
Vos cœurs n'ont pas éteint cette flamme sublime 

Qui vous brûla dans tous les temps ! 
Et si, brisant le plomb qui recouvre leur bière, 
Kos pères aujourd'hui revoyaient la lumière, 
Ils souriraient d'orgueil en voyant leurs enfants. 



Et maintenant pour nous une autre ère commence ; 
Sur les ailes du Temps un nouvel an s'avance. 
Apportant nos destins dans l'ombre ensevelis. 
Vient-il donner au monde un rayon d'espérance. 
Ou, triste messager, porte-il la souffrance 
Et les sombres malheur| enfermés dans ses plis ? . . 



54 

Quoique nous ne puissions souder l'urne profonde 
Qui dérobe à nos yeux les destins de ce monde, 
Attendons sans effroi les éternels arrêts ! 
La barque du Pécheur sait défier l'orage : 
La parole d'un Dieu la garde du naufrage : 
Le monde peut crouler, mais l'Eglise, jamais I 

Décembre 1860. 



LA GUERRE 



Centaure formidable ! Euménide écumante ! 
Spectre au rire d'eufer, à l'œil ensorcelé ! 
Monstre qui souilles tout de ta bave fumante î 
Fantôme horrible, échevelé ! 

Des vengeances du ciel effroyable ministre ! 
Monarque couronné de malédictions ! 
Guerre, vampire affreux dont la lèvre sinistre 
Suce le sang délations ! 



56 

Ce n'est donc pas assez que, dans la vieille Europe, 
Tes coups aient fait crouler des trônes de mille ans, 
Il faut, puissant vautour, que ta serre enveloppe 
Les peuples des deux continents ! 



Il faut à ta fureur de nouvelles victimes ! 
Il faut du sang plus jeune à ta voracité ! . . . . 
De Pimmense Océan franchissant les abîmes, 
Ton vol sur nous s'est arrêté. 



Sous ton seuffle, j'ai vu l'aigle du IS'ouveau-Monde, 
L'aigle de Washington, oubliant son destin, 
Fondre sur ses aiglons d'une aile furibonde 
Et déchirer son propre sein ! 



J'ai vu la mort affreuse étendre ses deux ailes 
Des bords du Potomac jusqu'au Mississippi. . . . 
Et ton bras qui frappait ces campagnes si belles 
Ne s'est pas encore aHoupi. 



57 

Tout tombe ! rien ne fuit tes foudres vengeresses ! 
Rien de mortel n'échappe à ta sombre fureur ! 
Depuis le dur granit des hautes forteresses, 
A l'humble toit du laboureur. 



Mais leurs débris, bien loin de lasser ta furie, 
Ne font qu'aiguillonner ta noire soif de sang : 
Et tu veux, te ruant sur ma belle Patrie, 
La percer d'un poignard au flanc. 



Loin de tes funestes alarmes. 
Mon pays savoure les charmes 
D'une paisible liberté ; 
Et ses enfants dignes d'envie 
Goûtent les plaisirs de la vie 
Au sein de la prospérité. 



Rien ne trouble leur existence ; 
Les ris, la joie et l'abondance 
Se sont assis à leurs foyers ; 



58 

Seul, le soir, au feu qui pétille, 
Le vétéran à sa famille 
Parle batailles et lauriers. 

Jamais le vent de tes tempêtes 
Wa soufflé sur les blondes têtes 
Qui se pressent autour de lui ; 
Leur vie a passé sans nuage ; 
Oh ! ne vient pas souffler Forage 
Au sein de leurs cœurs aujourd'hui! 

Mais jamais, au jour de Tépreuve, 
On n'a vu les fils du grand Fleuve 
Trembler devant un étranger ; 
Et, tous, au premier cri de : Guerre ! 
On les verra sur la frontière, 
Sauver la Patrie en danger ! 



Décembre 1861. 



La CHARITE 



• • J*ai connu la pitié snr la terre, 

Je puis la demander aux cieux. 

Ed. TcEQUEir. 



îliches, quand des plaisirs la bruyante cohorte 
En essaims bourdonnants s'arrête à votre porte 
Et rieuse s'élance en vos salons joyeux ; 
Quand, dans vos bals dorés, la valse tournoyante 
Déroulé en frais anneaux sa spirale ondoyante 
Sur vos tapis soyeux ; 



60 

Quand tout est volupté, ravissement et joie ; 
Quand on voit miroiter chaque robe de soie 
Aux tremblantes lueurs des candélabres d'or ; 
Quand tout jette l'ivresse à votre âme ravie, 
Et que, dans votre cœur, des peines de la vie 
Le souvenir s'endort ; 



Quand, chaudement drapés dans vos riches fourrures 

Vous courez étaler vos brillantes parures 

Traînés par vos coursiers mordant des freins d'argent ; 

Quand près de vous s'incline une foule empressée, 

Oh ! n'avez-vous jamais ime seule pensée 
Pour le pauvre indigent ? 



Déshérité de tout, forçat de la souffrance, 
Il n'a, pour prolonger sa pénible existence, [noir ; 
Que quelques vieux haillons, qu'un morceau de pain 
Il est là grelottant dans sa froide mansarde .... 
Paria du bonheur, l'avenir ne lui garde 
Qu'un morne désespoir I 



61 

Oh ! ne l^oubliez pas dans vos fêtes splendides ! 
Pour lui le soleil n'a que des rayons livides ; 
Sa vie, à lui, n'est plus qu'une longue douleur .... 
Oh ! ne l'oubliez pas ! rien qu'une simple obole 
Peut rendre au malheureux qu'elle sauve et console 
La vie et le bonheur ! 

Donnez à l'orphelin, à l'infirme, à la veuve, 
A tous ces pauvres cœurs que la souffrance abreuve ; 
Donnez, donnez ! la main de Dieu vous le rendra : 
C'est lui qui l'a promis. Et vous surtout, madame, 
Qui connaissez si bien les doux penchants de l'âme, 
Oh ! faites des heureux, et l'on vous bénira ! 

Janvier 1863. 



ALLELUIA 



HOMMAGE A M. l'ABBÉ THS. CAROX, T. G. 



Eesurrexit sicut dixtt, alléluia! 



Satan vient de s'enfuir au font des noirs abîmes ; 
L'immense sacrifice est enfin achevé : 
Le monde a consommé le plus grand de ses crimes. 
Et le monde est sauvé ! 

* Supérieur du Collège de Nicolet.. 



64 

tTne hymiie â retenti sous les sacrés portiques 
Et les échos du ciel ont redit les cantiques 
Que les anges chantaient sur leurs lyres de feu. 
Des brûlants Séraphins les augustes phalanges, 
Les Trônes étonnés, les sublimes Archanges 
Chantent le triomphe d'un Dieu ! 

Chantez, anges des cieux, et dans votre allégresse 
Entonnez tous en chœur votre chant le plus beau ; 
Celui pour qui le ciel était dans la tristesse 
Est sorti du tombeau ! 

L'Univers tout entier frémissait d'épouvante : 
Le Christ était mourant. Dans sa rage sanglante 
De vinaigre et de fiel un monstre l'abreuva, 
Mais deux soleils à peine ont passé sur sa tombe 
Que l'Homme-Dieu s'élance ainsi qu'une colombe 
Yers le palais de Jéhova ! 

Rugissant de courroux dans sa demeure immonde 
Lucifer sur sou trône a tremblé de terreur, 



65 

Et la mort jusqu'ici la maîtresse du mondo 
A trouvé son vainqueur. 



n 



Pendant que de la nuit les profondes ténèbres 
Couvraient le Golgotha de leurs voiles funèbres, 
Une immense clarté dans les ombres a lui. 
Le Christ sort du tombeau tout rayonnant de gloire. 
Tremblants, épouvantés, les gardes du Prétoire 
Tombent foudroyés devant lui. 

Il vit ! et du tombeau secouant la poussière, 

Tout brillant de splendeur il éblouit les yeux .... 
Puis soudain dans des flots d'éclatante lumière 
On voit s'ouvrir les cieux ! 

Alors trois escadrons des célestes armées, 
Chantant et secouant leurs ailes enflammées 
Au devant de leur roi dii-igent leur essor, 
Et de blonds Chérubins aux vêtements de neige 
D'un vol harmonieux précèdent le cortège 
Portés sur leurs six ailes d'or ! 



66 

Bientôt le front caché sous ces ailes brûlantes, 
Us adorent le fils du monai*que éternel, 
Et sur ses pas divins leurs cohortes brillantes 
Remontent vers le ciel. 



Comme ces globes d'or qui de leur blanche reine 
Suivent pendant la nuit la course aérienne. 
Tous ces princes du ciel suivent le roi des rois ; 
Leurs mains laissent tomber des roses immortelles ; 
Ils chantent et soudain les harpes éternelles 
Frémissent d'amour sous leurs doigts ; 



in 



" Tressaillez d'allégresse, ô peuples de la terre î 
" Chantez avec les cieux l'éternel hozanna ! 
" Car Dieu vient d'opposer le pardon du Calvaire 
" Aux foudres du Sina ! 

" Sion ! ferme à jamais tes augustes portiques ! 
" N'éveille plus l'écho de tes lambris dorés ! 



67 

*' Plus d'agneaux égorgés dans tea parvis antiques, 
** Sur tes autels saci'és ! 

*' Eteints tes encensoirs dont la flamme odorante 
** Roule en flots de parfums, se ranime ou s'endort î 
■*' Plus de fêtes le soir à la lueur mourante 
" De tes sept lampes d'or! 

"" Ne verse plus à flots le nard et le dictame, 
*' N'embaume plus les airs du parfum le plus pur, 
*' Ne brûle plus l'encens, la myrrbe et le cinname 
" Dans tes urnes d'azur 1 

*' Suspendez vos accords, ô tardes de Solyme: 
" Les harpes d'Israël ont horreur de vos mains 
** Qui viennent d'immoler une auguste victime, 
" Le sauveur des humains. 

^^ Malheur à toi, Sion ! malheur aux déioîdesî 
*' Bientôt tes ennemis cerneront tes remparts ; 
^ Sur toi des légions de soldats intrépides 
^ Fondront de toutes parts- 



68 

" A son banquet ton Dien t'appela la première, 
" Mais, ingrate Sion, tu fus sourde à sa voix ; 
" Et voilà que son bras a réduit en poussière 
" Le sceptre de tes rois. 



'* H a lancé sur toi ses foudres vengeresses : 
" Ton temple, tes autels sont détruits pour toujours ; 
" D a frappé du pied tes hautes forteresses, 
" Tes ors^ueilleuses tours ! 



" Quitte, Galiléen, ta retraite profonde ; 
*' Va par tout l'Univers faire entendre ta voix 
*' Et timide pécheur va conquérir le monde ; 
" Ton arme c'est la croix ! 



" Et vous qu'à son banquet le Tout-Puissant convie, 
" O race des gentils, ô fortunés mortels ! 
" A celui dont la mort vous a donné la vie 
" Elevez des autelsw 



69 

" Tressaillez d'allégresse, ô peuples de la terre ! 
" Chantez avec les cieux l'éternel hozauna î 
" Car Dieu vient d'opposer le pardon du Calvaire 
" Aux foudres du Sina !" 



IV 



Leurs voix roulaient encor dans les champs de l'espace, 
Et leur brillant essaim comme un astre qui passe. 
S'élançait par delà tous les mondes ravis. 
Les cieux ont entendu leurs hymnes solennelles, 

Et les demeures éternelles 
Inclinent devant eux leurs augustes parvis. 



y 



Fleuves, ruisseaux, fontaines, 
Filtrant sous le gazon, 
Forêts, immenses plaines ! 
Montagnes dont les chaînes 
Dentellent l'horizon ! 



70 

Vagues, flots de la grève, 
Ecume du torrent, 
Rameaux bouillants de sève 
Que la brise soulève 
De son souffle odorant ! 



Murmures du rivage 
Où s'endort le flot bleu, 
Foudres qui dans l'orage 
Déchirez le nuage 
Par un sillon de feu ! 



Des forêts murmurantes 
Orchestre aux mille voix, 
Ouragans et tourmentes, 
Cascades écumantes 
Grondant au fond des bois l 



71 

Brillant concert des mondes, 
Rochers silencieux, 
Immensité des ondes, 
Et vous, grottes profondes. 
Chantez le roi des cieux ! 



Chantez le roi des cieux, sur votre lyre immense ! 
Chantez le roi des cieux dans un commun transport ! 
îl est ressuscité ! . . . . Pour chanter sa puissance 
Unissez de vos voix le grandiose accord ! 

Chantez, bardes des cieux, sur vos lyres sublimes! 
Car le jour du Seigneur est enfin arrivé ! 
Le monde a consommé le plus grand de ses crimes,. 
Et le monde est sauvé ! 

Avril 1859 . 



LE HEROS DE 1760 



Puissent les souvenirs de cette grande histoire 
Consoler notre siècle orphelin de la gloire ! 

MERf. 



O fils du Canada, vous souvient-il encore 
Quand du beau Saint-Laurent le rivage sonore 
Ne retentissait plus que du bruit des combats ? 
Vous souvient-il encor de ces longs jours d'alarmes 

Où chacun brandissant ses armes 
Allait au champ d'honneur conquérir le trépas ? 

* Avoeat à Montréal. 



74 

De hameaux en hameaux, de chaumière en chaumière, 
L'ennemi promenait la torche incendiaire, 
Et nos murs devant hii s'écroulaient embrasés ; 
Pour nous chaque laurier devenait inutile ; 

Chaque victoire était stérile. 
Et nos soldats tombaient sous le nombre écrasés. 



Héros de Carillon, ton illustre victoire 
Avait couvert ton front d'une immortelle gloire, 
Mais n'avait pas sauvé le pays de ses maux ; 
Et bientôt sous les murs de ta belle patrie, 

Frappé d'une balle ennemie, 
Tu succombes, Montcalm, mais tu meurs en héros. 



Québec était tombé ; sur ses cendres fumantes, 
Sur ses murs écroulés, sur ses tours chancelantes 
Ondulaient les couleurs du sanglant Léopard ; 
Et les malheureux fils de la Nouvelle-France 
Semblaient, dans leur longue souffrance. 
Se roidir sous le poids d'un affreux cauchemar. 



75 

Mais tu parus, Lévis ! Féclair de ton génie 
Suspendit un instant notre longue agonie, 
Et ton sabre brilla comme un glaive de feu. 
Tu ranges près de toi le reste de tes braves> 

Et le fier vainqueur que tu braves 
S'arrête devant toi, comme devant un dieu î 



Il s'étonne il hésite. ... il reconnaît l'épée 

Qui dans le sang anglais tant de fois s'est trempée. 
Et tremble pour l'iionneur du drapeau d'Albion ; 
C'est que dans ce guerrier dont l'audace l'affronte 

Il a reconnu dans sa honte, 
De l'immortel Montcalm l'immortel compagnon. 



Oui, tremble, malheureux î ta perfide bannière 
Va bientôt se couvrir d'une ignoble poussière ; 
Le sol va se joncher des corps de nos bourreaux. 
Tu vas perdre, Albion, en perdant la victoire, 

Un des beaux fleurons de ta gloire : 
Ton astre va pâlir devant quelques héros ! 



76 

Le signal est donné ! soudain la charge sonne ; 
Sur les lignes en feu le salpêtre résonne ; 
Cent cratères d'airain vomissent le trépas. 
Cependant, à travers le plomb et la mitraille, 

Lévis dirige la bataille, 
Et sa brillante audace enflamme ses soldats. 



Les balles se croisant sur plaine sanglante, 
Portent dans tous les rangs la mort et l'épouvante ; 
Le feu des lourds canons éclate avec fracas ; 

La foudre a moins de bruit De l'horrible mêlée 

La voix, de vallée en vallée, 
Fait rugir les échos de ses bruyants éclats. 



Tel le fougueux autan, dans la forêt mouvante, 
Tordant des vastes pins la crinière ondoyante, 
De ses longs sifflements étonne les vallons ; 
Telle encore, en un jour de tempête et d'orage, 

' La foudre sur un roc sauvage. 
De sa terrible voix épouvante les monts. 



77 

Cependant un long cri couvre le bruit des armes . 
Tu peux, ô mon pays, tu peux sécher tes larmes : 

Lévis voit à ses pieds tes ennemis vaincus 

Les bataillons anglais fuient à travers la plaine, 

Et la bannière canadienne 
Voit briller dans ses plis un diamant de plus. 



n 



A quelque temps de là, sous le souffle des brises 
Qui venaient arrondir ses larges voiles grises. 
Un navire fendait les eaux du Saint-Laurent. 
Debout et l'œil tourné vers la rive chérie, 
Un guerrier adressait à sa triste patrie 
Cet adieu déchirant : 



" Le vent s'élève et gérait sur la plage ; 
" La voile s'enfle, il faut partir, hélas ! 
" Que n'ai-je pu trouver sur ce rivage, 
" Dans la victoire un glorieux trépas ! 



78 

" O Canada ! ma seconde patrie, 

" J'ai ceint le fer pour défendre tes droits ; 

" J'ai combattu pour ta cause chérie, 

" Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits ! 

" A Carillon, la victoire fidèle, 

" Comme toujours sourit à nos drapeaux ; 

** Près d'Abraham, j'abritai sous son aile, 

" De nos lys d'or les glorieux lambeaux.' 

" O Canada ! ma seconde patrie, 

" J'ai ceint le fer pour défendre tes droits ; 

" J'ai combattu pour ta cause chérie, 

" Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits ! 

" Adieu, patrie ! adieu, vous tous, mes braves, 

" Que je guidai sur le champ de l'honneur ! 

" N'allez jamais, comme de vils esclaves, 

" Courber vos fronts sous un joug oppresseur! 

" En te quittant, ma seconde patrie, 

" Oh ! que ne puis-je encor venger tes droits ! 

" Verser mon sang pour ta cause chérie, 

" Et te sauver par de nouveaux exj^loits !" 



79 

III 

Et ce guerrier debout près du mât de misaine, 
Qui pleurait eu quittant la rive canadienne, 
Et qui jetait au vent de si touchants adieux, 
C'était Lévis, c'était celui dont la vaillance 
Venait de conserver au drapeau de la France 
Un éclat radieux. 

Ce Lévis qui, malgré le fer et la mitraille. 
Pressant les flancs poudreux d'un coursier de bataille, 
Voyait devant ses pas les bataillons s'enfuir ! 
Son nom s'était inscrit au temple de Mémoire ; 
Mais, pour le Canada, ce dernier chant de gloire 
Fut son dernier soupir. 

Il nous fallut céder sous le poids de l'orage. 
Et le beau Saint-Laurent, sur son triste rivage. 
Dut désormais souffrir les pas de l'étranger ; 
Et, conservant à peine un rayon d'espérance, 
Lévis sur un navire allait revoir la France, 
Brûlant de se venger. 



80 

Hélas ! il ne le put ; mais depuis sa victoire, 
Tout un siècle est passé sans qu'on vit sa mémoire 
Ni son nom se ternir sous le souffle du temps ; 
Sans que son blanc drapeau que garde nos rivages 
Obscurcît au contact des siècles et des âges, 
Ses reflets éclatants. 



Lévis, sors un instant de ton dernier asile ! 
Que ton pied foule cncor cette plaine fertile ; 
Reviens après cent ans sur le vieux champ d'honneur ! 
Yois d'un fier monument la colonne imposante 
Que la main du pays enfin reconnaissante, 
Elève à ta valeur. 



Tiens revoir un instant les enfants de tes braves ! 
Ils ont toujours gardé leurs bras libres d'entraves ; 
Ils ont su conserver un nom digne de toi ; 
Ils possèdent encore, après cent ans d'orage. 
Ces deux nobles joyaux de leur bel hé'^itage : 



Et leur langue et leur foi ! 



Juin 1860. 



LES PINS DE NICOLET 



O mes vieux pins touffus, dont le tronc séculaire 
Se dresse défiant le temps qui détruit tout, 
Et, le front foudroyé d'un éclat de tonnerre, 
Indomptable géant, reste toujours debout ! 

J'aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, 
Harmonieux séjours, palais aériens, 
Où les brises du soir semblent à chaque haleine. 
Caresser des milliers de luths éoliens. 



82 

J'aime vos troncs noueux, votre tête qui ploie, 
Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux, 
Votre cîme où se cache un nid d'oiseau de proie, 
Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux t 



Un soir, il m'en souvient, distrait, foulant la mousse 
Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds, 
J'entendis une voix fraîche, enivrante, douce, 
Ainsi qu'un chant d'oiseau qui monte des halUers. 



Et j'écoutais rêveur. , . et la note vibrante 
Disait : " Ever of Tliee !... " C'était un soir de mai... 
La nature était belle, et la brise odorante . . . 
Tout ainsi que la voix disait : aime ! . . , et j'aimai ! 



O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes, 
J'ai souvent retrouvé ce divin chant d'amour 
Qui résonne toujours dans mes rêves intimes, 
Et votre souvenir dore mon plus beau jour. 



83 

Puissé-je un soir encor, sous vos sombres ombrages, 
Rêver en écoutant vos soupirs amoureux, 
Ou vos longues clameurs quand l'aile des orages 
Vous secoue en tordant vos bras majestueux I 



Malheur à qui prendra la hache sacrilège 
Pour mutiler vos flancs par de sanglants aflTronts !.... 
Mais non ! ô mes vieux pins ! le respect vous protège, 
Et des siècles encor passeront sur vos fronts 1 

Juin mi. 



A MOK CaiEÎÎ 



"VAILLANT" 



Adieu, mon chien, seul ami bien fidèle ! 
Toi qui longtemps cheminas sur mes pas ! 
Je suis ingrat ; mais, vois-tu, c'est pour dh . 
Oh ! ne m'accuse pas ! 



86 

Pauvre " Vaillant ! " que la brise te porte 
Ce souvenir d'un ami qui, le soir, 
K'a plus, hélas ! sur le seuil de sa porte, 
Rien pour le recevoir 1 ^ 



Je t'aimais bien, je te regrette encore. . 
Mais, pauvre chien, écoute mon secret : 
Pardonne-moi, car, vois-tu, je Z' adore, 
Et puis .... elle t'aimait .... 



Te souvient-il quand timide et peureuse 
Et chaude encor de mon dernier baiser, 
Sa blanche main, sur ta tête soyeuse. 
Aimait à se poser ? 



Elle t'aimait .... oh ! soh-lui bien fidèle I 
Reporte-^Mi ton amitié pour moi ! 
Et, s'il le faut, combats et meurs pour elle^ 
'Ponvelle immole-toi ! 



81 

Un jour elle était là, près de moi, sur la pierre. 
Riant, causant, chantant et rêvant tour à tour ; 
Son œil d'azur voilé par sa blonde paupière 
Semblait vouloir parler d'amour. 



Toi, tu léchais sa main, fraîche, mignonne, blanche, 
Et puis elle flattait ton col souple et soyeux. 
Posait son petit pied mollement sur ta hanche, 
Ou riait de tes bonds joyeux. 



Oh ! ne la quitte pas ! chaque jour je regrette 
Ces moments qui seront toujours chers pour mon 

cœur ! . . . 
Sois son heureux esclave !.... et moi, pauvre poète... 
Et moi. . . . j'envierai ton bonheur ! 



REVERIE 



à l'heure où l'ombre apporte 

Les souvenirs 

H. P. 



La nuit sur mon chevet avait ouvert son aile ; 
Minuit avait jeté sa clameur solennelle ; 
La bise s'engouffrait dans le noir corridor ; 
Ma lampe, en s'éteignant, d'un dernier reflet d'or, 



90 

Avait baigné la page à peine à moitié lue ; 
Le vent faisait crier ma porte venÉoulue .... 
Et j'écoutais craintif, sans pouvoir m'endormir, 
Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir. 

Et je portais mes yeux sur ma fenêtre sombre : 
Pas un feu ne brillait.... l'ombre, partout de l'ombre. 



Et je songeais, mon Dieu, que là-bas, loin là-bas, 

H existe quelqu'un que je nomme tout bas 

Que je nomme tout bas, quand le jour qui veut naître 

D'un rayon miroitant vient dorer ma fenêtre 

Ou quand l'ombre s'approche et que l'aile du soir 
M'apporte souriants mille rêves d'espoir. . . . 
Et quand les pins tordus par la bise d'automne 
Jettent au sein des nuits leur clameur monotone .... 
Ou quand le vent d'été dans les feuilles bruit. . . . 
Enfin quand la nature à tous les cœurs sourit. 
Je songeais que là-bas, par-delà ces montagnes, 



91 

Par-delà ces forêts, par-delà ces campagnes, 
Il est un lieu chéri tout baigné de soleil, 
A qui mou souvenir prête un éclat vermeil ; 
Un lieu qui me rappelle une joie infinie ; 
Un lieu dont le nom seul est une symphonie 
Plus douce que le chant d'une brise de mai. . . . 
Car c'est là qu'un matin je la vis. ... et l'aimai. 
Je la voyais encor, près de moi, sur la pierre, 
Enflammant mon regard du feu de sa paupière, 
Ou bien, folâtre enfant, sur le bord du chemin. 
Marchant à mes côtés et la main dans ma main, 
Tantôt l'air calme et froid, tantôt folle et rieuse, 
Parfois me regardant triste et mystérieuse .... 

Et j'écoutais pensif, sans pouvoir m'endormir. 

Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir. 

Je voulais l'oublier : mais malgré moi fidèle. 

Je la voyais toujours.... mon cœur était plein d'elle.... 



O mes rêves chéris ! mes rêves adorés ! 



92 

Kappelez-moi toujours raes souvenirs dorés ! 
Vous êtes la fontaine où notre âme ravie 
Ya puiser tout ce qui la retient à la vie .... 
Rêves ! si de nos cœurs votre essaim s'envolait, 
L'homme, comme un forçat qui traîne son boulet, 

Irait courbant son front au vent de l'infortune 

La mort serait aimable et la vie importune. 

O mes rêves chéris ! mes rêves adorés ! 
Rappelez-moi toujours mes souvenirs dorés ! 



Et je songeais toujours, et toutes mes pensées 

Toujours me reportaient vers ces scènes passées, 

Vers ces moments trop courts, vers ces jours trop 

[heureux ! 
Aloi*s dans les reflets d'un lointain vaporeux, 

Je croyais entrevoir, comme en un vol étrange, 

La forme d'une femme ou l'ombre d'un archange 

Passer en répandant un rayon de splendeur 

Et ma main se fermait en pressant sur mon cœur 



m 

Tout ce que j'ai gardé de mes heures de joie, 
Une fleur, des cheveux, un simple brin de soie . . 
Souvenirs bien-aimés qui ne me quittent phis, 
Seuls vestiges, hélas ! de mes bonheurs perdus ! 



L'ombre avait disjDaru ; dans ma chambre l'aurore 
Glissait quelques rayons. . . le jour venait d'éclore. 
Et j'écoutais encor, sans pouvoir m'endormir, 
Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir. . . . 

Novembre 1862. 



LA NYMPHE 



DE LA FONTAIN 



Baigne mes pieds du cristal de tes ondes, 
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir, 
Laisse tomber mes longues tresses blondes 
Flottant au gvù de la brise du soir ! 



Kyraphe des bois, sur ton bassin penchée, 
J'aime à rêv^er à l'ombre des roseaux, 
Quand une feuille à sa tige arrachée. 
Ride en tombant la nappe de tes eaux. 



96 

J'aime à plonger ma taille gracieuse 
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls. 
Quand de la nuit l'ombre silencieuse 
Etend son aile au dessus des tilleuls. 



Oh î j'aime à voir tes vagues miroitantes 
MultipUer les flambeaux de la nuit ! 
Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes. 
Le voile bleu d'une ondine qui fait ! 

Tombe toujours en cascade légère î 
Roule toujours en bouillons écumeux ! 
Baise en passant les toufles de fougère 
Et porte au loin tes flots harmonieux ! 

Pour t'écouter, la nuit calme et sereine 
Semble endormir les derniers bruits du jour . 
Coule toujours, enivrante fontaine ! 
Coule toujours, fontaine, mon amour l 

Mai 1S59. 



A M. ALFRED GARNEAU * 



Ami, posant ta lèvre aux coupes de cinname 

Que l'hymen nous verse ici-bas, 
Tu vas donc savourer, dans les bras d'une femme, 

Tout le bonheur que tu rêvas ! 



* A l'occasion de son mariage ayec Mademoiselle Elodie 
Globenskj. 

5 



98 

Tu vas donc, t'asseyant au seuil d'une famille 

Où chacun se place à son tour, 
Puiser dans un sourire et dans un œil qui brille, 

Tout ce que nous donne l'amour ! 



Oh ! cueille, il en est temps, cette fleur éphémère 

Qu'on appelle ici le bonheur, 
Avant que quelque fruit à la saveur amère 

Ne vienne, hélas ! glacer ton cœur ! 



Arrête ton esquif aux rives fortunées, 
Tandis qu'il en est temps encor, 

De peur que, tout à coup, les vagues déchaînées 
Ne t'emportent loin de leur bord. 



Et si parfois, hélas ! au festin de la vie, 
Ta coupe s'emplissait de fiel, 

Un ange sera là, mystérieux génie, 
Pour y verser encor du miel ! 



99 

Si parfois, dans ton âme, une espérance morte 
Venait obscurcir ton bonheur, 

Tu trouveras toujours sur le seuil de la porte 
Quelqu'un pour réchauffer ton cœur. 



C'est la femme ici-bas qui calme les tempêtes 
Qui pourraient nous faire ployer ; 

C'est elle qui toujours peuple de blondes têtes 
Notre table et notre foyer ! 



C'est elle, qui trompant les ennuis du voyage, 
Nous fait boire au chastes amours ; 

C'est elle qui répand la fraîcheur et l'ombrage 
Au désert brûlant de nos jours ! 



Va, conduis à l'autel la belle fiancée 
A qui tu dois donner ton nom ! 

Puisse-t-elle toujours, sous tes pas empressée, 
Etre l'ange de ta maison ! 



100 

Poète ! va goûter un bonheur sans mélange 
Qu'hélas ! bien d'autres t'envieront ! 

Ton épouse t'attend ; cueille les fleurs d'orange 
Qui couronnent son chaste front. 

Août 1862. 



SA PREMIERE LETTRE 



Charmante petite missive, 

Je te tiens ; enfin te voilà 

Jamais, d'une joie aussi vive, 
Non, jamais mon cœur ne vola. 

Ces lettres, qui les a tracées ? 

C'est sa main c'est elle, 6 bonheur î 

C'est là qu'elle a mis ses pensées, 

Et peut-être...... un mot de son cœur î 



102 

Mon Dieu ! que tu me semblés belle, 
Messagère de l'amitié ! 
Viens sur mon cœur ! parle-moi d'elle ! 
Parle-moi d'elle, par pitié ! 



Est-elle toujours aussi bonne ? 
Son cœur est-il toujours aimant ? 
Sa main est-elle aussi mignonne ? 
Son port est-il aussi charmant ? 



Est-il toujours aussi céleste, 
Son sourire que j'aimais tant ? 
Son air est-il toujours modeste ? 
Son regard toujours éclatant ? 



Sa voix est-elle aussi joyeuse ? 
Son pied est-il toujours petit ? 
Sa chevelure aussi soyeuse. 
Sur son beau front qui resplendit ? 



103 

Est-elle encore un peu coquette ? 
Est-elle railleuse parfois ? 
Et puis pense-t-elle au poète : 
Pense-t-elle à moi quelquefois ? 



Mon Dieu ! que tu me semblés belle, 
Messagère de Pamitié ! 
Viens sur mon cœur ! parle-moi d'elle ! 
Parle-moi d'elle, par pitié ! 



Oh ! quand plus tard, sur cette page 
Mon œil rêveur s'arrêtera, 
Mon cœur retrouvera l'image 
De tout ce qu'il aima ! 



Novembre 1862. 



FIEVRE 



( FRAGMENT ) 



Pourquoi, mon Dieu, pourquoi, dans mes nuits d'in- 
somnie, 
Entendre à chaque instant cette étrange harmonie. 

Vibrant comme un sarcasme et comme un glas d'en- 
fer ? 
Pourquoi sentir toujours cette main de vampire 

Qui pèse sur mon cœur, l'étreint et le décl^ire 

De ses ongles de fer ? 



106 

Pourquoi toujours souffrir sans relâche et sans trêve ? 
Pourquoi toujours trembler sous le poids de ce rêve 
Qui me ronge le cœur et fait pâlir mon front ? 
Pourquoi sentir toujours mon cerveau qui s'allume, 
Et mon sang qui bouillonne et mon crâne qui fume 
Comme un volcan sans fond ? 



Pourquoi ce cauchemar ? pourquoi ce spectre avide, 
Au rire glapissant, à l'œil morne et livide, 
Qui, chaque soir, s'envient s'asseoir à mon chevet ? 
Pourquoi ce râle affreux ? pourquoi ce bruit de chaîne? 
Faut-il vivre toujours comme un forçat qui traîne 
Ses fers et son boulet ? 



Je ne demandais rien qu'un petit coin sur terre 
Où j'aurais pu couler mes jours avec mystère, . . . 

Ou, comme l'errant giaour. 
J'aurais planté partout ma tente vagabonde, 
N'enviant jamais rien aux puissants de ce monde 

Qu'un peu de soleil et d'amour \ 



107 



Jamais le doute affreux, jamais les froides haines, 
Jamais la soif de l'or n'est venu, dans mes veines, 

Infiltrer son mortel poison ! 
Je ne désirais rien qu'écouter en silence 
Le farouche océan qui soulève et balance 

Sa grande vague à l'horizon ; 

Rien que rêver, le soir, en suivant dans l'espace 
Tous ces mondes brillants dont le cortège passe 

Comme des tourbillons de feu ; 
En écoutant de loin les rumeurs de l'abîme, 
Ou la voix des forêts dont la houle sublime 

Chante les louanges de Dieu ! 

Un rêve ! un rêve, hélas ! . . . mais un rêve céleste. 
Pourquoi m' avoir ôté, réalité funeste. 

Mon rêve. . . . mon rêve adoré ?. . . 
Adieu, mon rêve d'or ! . . . Fatalité ! . . . je souffre ! , 
Le damné qui se tord sur sa couche de soufre. 

Mon Dieu ! n'est pas plus torturé I 

Novembre 1862. 



LOUISE 



Un soir, elle était là, rêveuse, à mes côtés ; 
Le torrent qui grondait nous lançait son écume ; 
Son œil d'azur jetait ses premières clartés, 
Comme un jeune astre qui s'allume ! 



110 

Sa main touchait ma main, et sur mon front brûlant, 
Ses cheveux noirs flottaient ; je respirais à peine.... 
Et sur mes yeux émus je sentais en tremblant 
Passer le vent de son haleine ! 



Mon Dieu, qu'elle était belle ! et comme je l'aimais 1 
Oh ! comme je l'aimais, ma Louise infidèle ! 
Infidèle! que dis-je ?... Elle ne sut jamais 
Que je me fus damné pour elle ! 

Mai 1862. 



SOUVENIR 



Le bal était fini, les danses terminées ; 
L'orchestre avait cessé son délirant accord ; 
Mon pied distrait foulait bien des roses fanées ; 
Le bal était fini ! . . . moi, je rêvais encor ! 



112 

Je l'avais entrevue. . . .oh ! qu'elle était charmante ! 
Qu'elle était gracieuse avec ses cheveux d'or ! 

J'avais vu tout un ciel dans sa prunelle ardente 

Mais elle était partie et je rêvais enoor ! 

Je ne l'ai plus revue et mon âme inquiète 

A voulu vainement chercher d'autres amours, 
Car depuis ce soir là, pour le pauvre poète, 
Bien des jours sont passés et j'y rêve toujours ! 

Février 1862. 



SUR UNE FLEUR 



Talisman de Tamour, symbole d'espérance, 

Oh ! ne ternis jamais ton reflet éclatant ! 

Et sois toujours pour moi la fleur de souvenance, 

Comme la fleur d'azur que Jean- Jacque aimait tant ! 

Septembre 1862. 



CHANT DE LA HURONNE * 



A M. EKNEST GAGNON 



Glisse, mon canot, glisse 
Sur le ôeuve d'azur ! 
Qu'un Manitou propice 
A la fille des bois donne un ciel toujours pur ! 

* Musique de M. Ernest Gagnoa, 



116 



Le guerrier blanc regagne sa chaumine ; 
Le vent du soir agite le roseau, 
Et mon canot, sur la vagne argentine. 
Bondit lé^er comme Toiseau. 



Glisse, mon canot, glisse 
Sur le fleuve d'azur ! 
Qu'un Manitou propice 
A la fille des bois donne un ciel toujours pur ! 



De la forêt la brise au frais murmure 
Fait soupirer le feuillage mouvant ; 
L'écho se tait et de ma chevelure 
L'ébène flotte au gré du vent î 



Glisse, mon canot, glisse 
Sur le fleuve d'azur ! 
Qu'un Manitou propice 
A la fille des bois donne un ciel toujours pur î 



lit 

J'entends les pas de la biche timide. . . . 
Silence ! . . vite ! un arc et mon carquois ! 
Volez ! volez ! ô ma flèche rapide ! 
Abattez la reine des bois ! 



Glisse, mon canot, glisse 
Sur le fleuve d'azur ! 
Qu'un Manitou propice 
A la fille des bois donne un ciel toujours pur ! 

Août 1858, 



CHANT DES VOLTIGEURS * 



DÉDIÉ AU COL. C. LEONIDAS DE SALAEERRY 

Second fils du héros de Châteauguay 



Allons, Voltigeur, en avant J 

Vole à la gloire, 

A la victoire ! 
Allons, Voltigeur, en avant ! 

Vole à la gloire, 

Bannière au vent ! 

Allons, Voltigeur, en avant ! 

En avant ! 



* Masique de U* Ernest Gagaon. 



120 

Là-bas sur la colline", 

Ton ennemi t'attend ; 

Arme ta carabine ; 

Marche tambour battant f 
Va protéger et nos champs et nos ville^y 
Sous le drapestu qui possède ta foi ! 
Tu trouveras de nouveaux Thermopyles ; 
Lêoxidas est encore avec toi l 

Allons, Voltigeur^ en avant t 

Yole à la glaire, 

A la victoire ! 
Allons, Voltigeur, en avant î 

Vole à la gloirey 

Bannière au vent i 

Allons, Voltigeur, en avant l 

En avant l 

Au feu de la bataille, 
Sois calme, sois serein l 
Affronte la mitraille 
Avec un front d'airain ! 



121 

Sur ton pays des hordes étrangères 
Veulent régner par le fer et l'effroi ! 
Oppose leur tes phalanges légères : 
Léonidas est encore avec toi ! 



Allons, Voltigeur, en avant ! 

Vole à la gloire, 

A la victoire ! 
Allons, Voltigeur, en avant l 

Vole à la gloire, 

Bannière au vent î 
Allons, Voltigeur, en avant î 
En avant ! 



Combats pour ta patrie ! 
Combats pour tes amours ! 
N'épargne point ta vie : 
Un brave vit toujours î 



6 



122 

Fils de héros tombés au champ de gloire, 
Sois digne d'eux en mourant pour ton roi ! 
Va ! tes hauts-faits orneront notre histoire 
Léonidas est encore avec toi ! 



Allons, Voltigeur, en avant ! 

Vole à la gloire, 

A la victoire ! 
Allons, Voltigeur, en avant ! 

Vole à la gloire. 

Bannière au vent ! 

Allons, Voltigeur, en avant ! 

En avant ! 



Décembre 1861. 



CHANT DES CHASSEUKS 



DE SAINT-LOnS 



L'aube luit sur nos armes ! 
Le drapeau flotte au vent ! 
Le clairon des alarmes 
Nous appelle : En avant ! 
En avant ! 

Musique de M- Ernest Gagnon. 



124 

En avant ! nai'guons la mitraille 
Et la morgue de l'étranger ! 
Yoici l'heure de la bataille : 
C'est le moment de nous venger ! 

L'aube luit sur nos armes ! 
Le drapeau flotte au vent ! 
Le clairon des alarmes 
Nous appelle : En avant ! 
En avant ! 

En avant! que l'ennemi tremble 
Devant nos légers escadrons ! 
Combattons et luttons ensemble ! 
Ensemble nous triompherons ! 

L'aube luit sur nos armes ! 
Le drapeau flotte au vent ! 
Le clairon des alarmes 
Nous appelle : En avant ! 
En avant ! 



125 

Mais si la victoire rebelle 
Trompait ses fidèles amis. . . . 
Est-il fin plus noble et plus belle 
Que de mourir pour sou pays ! 

L'aube luit sur nos armes ! 
Le drapeau flotte au vent l 
Le clairon des alarmes 
Nous appelle : en avant l 
En avant î 



Janvier 1863. 



LA FETE NATIONALE 



Lève ton front, Ô ma Patrie ! 
Contemple le ciel radieux ! 
Le soleil d'un jour glorieux 
Luit sur ta bannière chérie. 
Peuple, déroule tes drapeanx, 
Débris d'une héroïque histoire ; 
Va rêver aux vieux jours de gloire. 
Sur la tombe de tes héros ! 

* Musique de M. Edin. Fréchette. 



128 

Qu'ils sont beaux, sur ton oriflamme, 
Ces lys teints du sang de nos preux ! 
Je crois les voir encor poudreux, 
Braver la mitraille et la flamme- 
Peuple, déroule tes drapeaux. 
Débris d'une héroïque histoire ; 
Va rêver aux vieux jours de gloire 
Sur la tombe de tes héros ! 



Et que la brise solennelle 
Porte à l'ancien monde étonné 
L'hymne d'un peuple nouveau-né 
Qui chante en déployant son aile ! 
Peuple, déroulons nos drapeaux ! 
Kous avons notre vieille histoire ; 
Il est encor des jours de gloire : 
Nous pouvons être des héros ! 



Juin 1862. 



CORINNE * 



A MADEMOISELLE CORINNE P. 



Taille gentille, 
Regard qui brille, 
Port gracieux, 
Tête mutine, 
Bouche divine, 
Yoilà Corinne, 
La perle de ces lieux ! 



* Musique de M. Aug. C. Larue. 



130 

Devant son grand œil qui pétille, 

Brillant saphir, 
L'étoile du ciel qui scintille 

Semble pâlir. 

Taille gentille, 
Regard qui brille. 
Port gracieux. 
Tête mutine, 
Bouche divine, 
Yoilà Corinne, 
La perle de ces lieux ! 



Sur son sein l'éclat de la rose 

S'évanouit ; 
Devant elle tout front morose 

S'épanouit. 

Taille gentille. 
Regard qui brille, 
Port gracieux, 



131 

Tête mutine, 
Bouche divine, 
Voilà Corinne, 
La perle de ces lieux ! 



Elle a les accents des ra(!^sanges, 

Et son souris 
Kous fait toujours rêver aux anges 

Du paradis. 

Taille gentille, 
Regard qui brille, 
Port gracieux, 
Tête mutine, 
Bouche divine, 
Voilà Corinne, 
La perle de ces lieux ! 



Décembre IS82. 



JULIETTE 



Elle est belle, ma Juliette, 
Belle comme un petit amour. 
Comme un beau rêve de poète, 
Comme un premier rayon du jour ! 

Ses jolis doigts, sa main mignonne. 
Son front candide et radieux 
Qu'entoure comme une couronne 
Les boucles d'or de ses cheveux ! 



134 

Son air mutiD, son cou d'albâtre, 
Le frais contour de ses bras blancs, 
Son pied petit, mignon, folâtre. 
Perdu sous des plis ondulants 1 



Sa taille svelte et ravissante, 
Sa bouche au céleste souris, 
Sous sa paupière caressante. 
Son œil, son regard de houris î 



Ses dents plus blanches que l'ivoire, 
Tout jusqu'à sa belle pâleur. 
Rien ne quittera ma mémoire : 
Son image est là, dans mon cœur! 



Pour moi c'est la douce lumière 
Qui rejouit le prisonnier, 
L'étoile qui, sur l'onde amère, 
La nuit guide le nautonnier ! 



135 

C'est Parc-en-ciel après l'orage ; 
C'est un premier rayon d'Eté . . . 
Et toujours, devant cette image, 
Mon sein frémit de volupté. 



Son nom je crois toujours l'entendre 
Dans les refrains du marinier. 
Dans la chanson suave et tendre 
De l'oiseau sous le maronnier, 



Dans les brises si parfumées. 
Dans les roucoulements du vent, 
Dans le frizelis des ramées 
Berçant leur panache mouvant. 



Dans les harmonieuses lames 
Murmurant sur le sable d'or, 
Dans le chant cadencé des rames 
Frappant la vague qui s'endort . . 



136 

Elle est belle, ma Juliette, 
Belle comme un petit amour, 
Comme un beau rêve de poète, 
Comme un premier rayon du jour ! 



Février 1862. 



4 
MON FRERE 



EDMOND 



Frère, quanrl les soucis et les peines sans nombre 
Déroulent à mes yeux l'avenir triste et sombre, 
Je me prends à songer à ce jour plein de deuil 
Où, la première fois, nous vîmes un cercueil : 
Nous édons orphelins ; nous n'avions plus de mère. 



138 

H fallut, nous aussi, boire à la coupe amère 
Où chacun ici-bas s'abreuve tôt ou tard. 
Sa dernière parole et son dernier regard [dit-elle, 
Furent pour nous : " Enfants ! chers enfants, nous 
Approchez ! voulez-vous que ma voix maternelle 
Vous enseigne en mourant le secret d'être heureux : 
Soyez toujours unis et marchez deux à deux ! " 
N'ous lui promîmes tout : tu t'en souviens ! Ecoute ! 
Bien des malheurs depuis ont marqué notre route ; 
Eh bien ! soyons unis î et, la main dans la main, 
Aidons-nous, et trompons les ennuis du chemin ! 

Février 1863. 



FLORA * 



Yive et gentille, 
Sous sa mantille 
De senora, 
Voix de mésange, 
Sourire d'ange, 
Voilà Flora ! 



* Musique de M. Damîs Paul. 



140 

C'est la rieuse ondine 
An milieu des roseaux. 
Mêlant sa voix badine 
Au murmure des eaux !: 



Yive et gentille. 
Sous sa mantille 
De senora, 
Voix de mésange. 
Sourire d'ange,^ 
Voilà Flora ! 



Chaque matin la rose, 
Dans le parterre en fleur, 
A sa main qui l'arrose 
Emprunte son odeur t 



Yive et gentille, 
Sous sa mantille 
De senora^ 



I4i 

Voix de mésange. 
Sourire d'ange, 
Voilà Flora ! 



La frêle pâquerette, 
Diamant de nos prés, 
Voit pâlir son aigrette 
Devant ses pieds nacrés ! 

Vive et gentille. 
Sous sa mantille 
De senora, 
Voix de mésange. 
Sourire d'ange. 
Voilà Flora ! 



Janvier 1859. 



ELLE 



Elle était blonde ; elle était belle, 
Comme une rose à son matin ; 
Elle était douce comme i'aile 
D'une féd ou d'un séraphin ; 
Blanche ôômrae une fleur d'orange ; 
Pure comme un rayon de mai ; 
Fraîche comme un sourire d'ange. . . 
Je la vis un jour. . . et l'aimai ! 

* Musique de M. Ernest Gagnon, 



144 

Je Faimai comme on aime l'onde 
Qui babille sous le» roseaux ; 
Comme on aime l'étoile blonde 
Qui se mire au miroir des eaux ; 
Comme on aime une voix touchante ; 
Comme on aime la fleur des prés ; 
Comme on aime l'ange qui chante. 
Le soir, dans nos rêves dorés. 

Elle était blonde ; elle était belle, 
Comme une rose à son matin ; 
Elle était douce comme l'aile 
D'une fée ou d'un séraphin ; 
Blanche comme une fleur d'orange ; 
Pure comme un rayon de mai ; 
Fraîche comme un sourire d'ange. . , 
Je la vis un jour ... et l'aimai l 



Janvier 186(X. 



LÉS CANOriEÉS * 



Soulève tes raraes^. 
Mon gai matelot, 
Et fais, sur les lames, 
Bondir ton canot ! 
Yois, là, ton amante 
Qui te suit des yeux . . .^ 
— L'onde était charmante^ 
Les rameurs joyeux ! 



* Musique de M. C. Lavigueur. 



146 

Sur la vague molle, 
Effleurant le flot, 
Quand ton canot vole, 
Hardi matelot, 
En cadence chante 
Tes refrains si vieux ! 
— L'onde était charmante. 
Les rameurs joyeux ! 



Sur le flot qui passe^ 
Passe, canotier ! 
Voler dans l'espace, 
Quel joli métier ! 
Pourtant la tourmente 
Parfois gronde aux cieux !, 
«—L'onde était charmante, 
Les rameurs joyeux l 



ïîvrier 1863. 



tE EBTOUB DE 



« L'ABEILLE»' » 



A MOX FRÈRK ACHILLE;, ÉTUD. AU SKM. DE QUÉBEC 



Reviens, petite " Abeille, " 
Laisse là ta prison ! 
Reviens à notre oreille, 
Bourdonner ta chanson ! 



* Petit journal publié par les Elèves du Petit Séminaire de 
Québec, 



148 

De la plage inconnue, 
Reviens à notre voix, 
Et sois la bienvenue 
Au foyer d'autrefois ! 



Dans la fleur empourprée. 
Va plonger d'un vol sûr 
Ton aile diaprée, 
Ton corselet d'azur I 



La pelouse fleurie 
Te donne son trésor, 
Et la verte prairie 
T'ofîre ses boutons d'or. 



La craintive pervenche ; 
Le sémillant jasmin ; 
Le muguet qui se penche 
Sur le bord du chemin ; 



149 

Les frêles pâquerettes 
Douces eomme leur miel ; 
Les pâles violettes 
Au regard bleu de ciel ; 



Le gracieux narcisse. 
Favori du printemps. 
Qui mire son calice 
Au miroir des étangs ; 



La candide aubépine 
Qui dort sons les buissons ; 
La rose dont l'épine 
Déchire les toif-ons ; 



L'immortelle an teint blême ; 
Le pavot séducteur ; 
Les oeillets à remblenie 
Plus doux que leur odeur ^ 



150 

Et les tuUpes blondes, 
Et le froid nôuuphar 
Qui berce au gré des ondei 
Sou calice blafard ; 



La douce marjolaine 
Qui pare nos bosquets, 
Et dont la châtelaine 
Embaume ses bouquets ; 



Des fraîches églantines. 
Les boutons empourprés ; 
Les clochettes mutines. 
Ornements de nos prés ; 



La triste renoncule 
Qui, rêveuse, le soir, 
Sourit au crépuscule 
]Et lui dit ; au revoir ! 



151 

Sous les blondes avoines, 
Et sous l'or des épis, 
Les pesantes pivoines 
Aux reflets cramoisis ; 



Les primevères sombres, 
Et la belle-de-nuit 
Qui sourit dans les ombres 
Quand le soleil s'enfuit ; 



L'amoureuse pensée, 
Au velours jaune et noir. 
Qui frissonne, glacée 
Par le frais arrosoir ; 



La blanche marguerite 
Qui prédit l'avenir ; 
Le bluet qui palpite 
gous l'aile du ^épbir \ 



152 

Le lotus qui déploie 
Son calice mouvant ; 
Le dalhia qui ploie 
Sous les baisers du vent ; 



L^odorante anémone, 
Aux reflets éclatants ; 
Et les fleurs de l'automne, 
Et les fleurs du printemps ; 



Le lis qui vient d'éclore 
Avec les feux du jour : 
Toute la cour de Flore 
Sourit à ton retour. 



Ya, de tes fleurs si chères, 
Humer les doux ])arfums. 
Et chasse des parterres 
Les frelons importuns. 



153 

Dans les plaines que dore 
Un printemps éternel, 
Sous les yeux de Taurore, 
Va butiner ton miel ! 

Puisse un reflet de gloire 
Longtemps briller encor 
Sur ton corset de moire 
Et sur tes ailes d'or ! 

Loin de toi le calice 
D'amertume et de fiel, 
Et que rien n'obscurcisse 
L'azur de ton beau ciel ! 



Qu'aucun soin n'inquiète 
Ton paisible séjour ! 
C'est le vœu du poète 
Qui chante ton retour ! 



Octobre 1860. 



MINUIT 



La pâle nuit cVx\iitonine 
De ténèbres couronne 
Le front gris du manoir ', 
Morne et silencieuse, 
L*ombre s'assied, rêveuse^ 
Sous le vieux sapin noir* 



15Ô 

Au firmament ses voiles 
Sont parsemés d'étoiles 
Dont le regard changeant^ 
Sur la nappe des ondes, 
Hépand en gerbes blondeâ 
Ses paillettes d'argent* 



Dans le ciel en silence 
La lune se balance 
Ainsi qu'un ballon d'or^ 
Et sa lumière pâle^ 
D'une teinte d'opale, 
Baigne le flot qui dort. 



Au bois rien ne roucoulé 
Que le ruisseau qui coule 
En perles de saphir ; 
Et nul cygne sauvage 
N'ouvre sur le rivasse 
Sa blanche aile au zéphirj 



157 

tJne ondoyante voile, 
Comme aux cieux une étoile, 
Brille au loin sur les eaux, 
Et la chouette grise 
De son vol pesant frise 
La pointe des roseaux. 



La bécassine noire 
Au col zébré de moire 
Dort parmi les ajoncs 
Qui fourmillent sans nombre 
Sur le rivage sombre, 
Au pied des noirs donjons. 



Sous la roche pendante, 
La grenouille stridente 
Dit sa rauque chanson, 
Et des algues couverte 
Toute la troupe verte 
Coasse à l'unisson. 



158 

Dans l'onde qui miroite 
L'ondine toute moite 
Ecartant les roseaux, 
Sèche sa blanche épaule 
A l'ombre du vieux saule 
Qui pleure au bord des eaux. 



Rêveuse elle se mire 
Et, coquette, s'admire 
r>ans le miroir mouvant, 
Et de ses tresses blondes, 
Sur le cristal des ondes, 
Tombent des pleurs d'argent. 



La Sylphide amoureuse, 
La Péri vaporeuse. 
Fée au col de satin. 
Dans leur ronde légère, 
Effleurent la fougère 
D'un petit pied mutin* 



1Ô9 

Les farfadets, les gnomes, 
Les nocturnes fantômes, 
Traînant leurs linceuls gris^ 
Dansent, spectres difformes, 
Autour des troncs énormes 
Des vieux pins rabougris* 



Le serpent rampe et glisse. 
Et son écaille lisse 
D'un rayon fauve luit ; 
Les bêtes carnassières 
Sortent de leurs tanières .^ . 
Dormons : il est minuit ! 



Novembre 1860. 



LE MATIN 



A riiorizon, l'aurore 

Vient d'éclore, 
Comme un phare éclatant, 
Et sur riierbe arrosée 

De rosée, 
Sème un rayon flottant. 



162 

La flexible ramure 

Qui murmure, 
Salue le point du jour ; 
Dans leurs nids, les mésanges 

Aux Yoix d'anges, 
Semblent parler d'amour, 



Le sapin qui soupire, 

Verte lyre, 
Se penche sur les eaux, 
Et mire son humide 

Pyramide 
Au milieu des roseaux, 



La sémillante ondine 

Qui badine 
Avec le flot qui rit, 
Dans le miroir de l'onde. 

Toute blonde, 
Se regarde et sourit, 



163 

La sylphide vermeille 
Qui s'éveille 

Avec les papillong, 

Vole, chante, babille 
Et s'habille 

D'un ,tissu de rayons. 



Le gnome du rivage 

Fuit sauvage 
Devant un gai lutin 
Qui, pendant qu'il sautille, 

L'entortiJJe 
Dans un rets de satin- 



Les messagers funèbres 
Des ténèbres 
^ S'enfuient dans les vieux murs, 
Oa de leurs grêles ongles, 

Sou« les jonglas, 
Be font des troias ohsenrs. 



164 

Aux vagues odorantes^ 

Murmurantes, 
Sous l'arceau des buissons^ 
La tendre Pilomele 

Chante et mêle 
Ses plus douces chansons*- 

La hl anche pâquerette^ 

Dont Taigrette 
Luit au bord du sillon, 
Semble appeler l'abeille 

Qui" sommeil lev 
Ou le frais papillon. 

La nuit pliant ses voile^^ 

Des étoiles, 
Le cortège s'enfuit ; 
La brume de Fauroi-e 

S''évapo!e. . .. 
Debout : le soleil luit t 



•ïîîlel IS62- 



LE COLIBRI 



Tu fends la voûte azurée, 
Charmant rival du zépliir, 
Sylphe dont l'aile dorée, 

Diaprée, 
Soiatille comme an saphir! 



I6ê 

Une fleur fait tes délices^ 
Une rose tes amours, 
Dans leurs odorants calices^ 

Tu te glisses, 
Et tu voltiges toujours 1 



Viens embaumer la vallée 
De ton souffle frais et pur, 
Ainsi qu'une nymphe ailée, 

Envolée 
D'un palais d'or et d'aznr ! 



Es-tu de la blanche fée. 
L'harmonieux messager 1* 
Vicns-tu, brillant coryphée. 

Comme Orphée, 
Enchanter bois et verger ? 



167 

Poursuis ta ronde mutine ! 
Vole, petit, vole encor I 
Hume la rose et butine 

L'églantine 
Avec la tulipe d'or ! 



Bientôt ta course légère 
T'emportant sous d'autres cicTiX-^ 
'Tu charmerai la bergère 

Etrangère, 
Par ton vol bai-monicux. 



Mais, pendant que mes paroles 
T'adressent un mot d'amonr, 
•Quittant les fraîches corolles, 

Tu t'envoles 

Adieu donc jusqu'au retour 1 



Mai IS59. 



LE RETOUR * 



Fleuve dont la vague sonore 
A bercé mes jeunes amours, 
Ton flot conserve-t-il encore 
Le souvenir de mes beaux jours ? 
Tu me revois sur cette grève, 
Après bien des ans révolus, 
Revenant chercher dans un rêve. 
L'ombre d'un bonheur qui n'est plus ! 

* Musique de M. Alfred Parc. 



170 

Brise fidèle 
De mon fleuve adoré, 
Parle-moi d'elle . . 
J'ai tant pleuré ! 



Combien de fois, au bord de l'onde, 
Rêveuse, je la vis s'asseoir. 
Laissant sa chevelure blonde 
Frémir sous le souffle du soir ! 
Combien de fois ta vague errante 
Nous balança-t-elle tous deux, 
Lorsque, sous ta brise odorante, 
Kotre esquif fendait tes flots bleus I 



Brise fidèle 
De mon fleuve adoré. 
Parle-moi d'elle . . 
J'ai tant pleuré î 



171 

Et quand le triste bruit des armes 
Vint m'arracher à mon bonheur, 
Tu reçus ses premières larmes 
Et son premier chant de douleur ! 
O fleuve ! sur ton beau rivage, 
Elle vint pleurer si souvent, 
!N"'as-tu pas gardé son image 
Au fond de ton miroir mouvant ? 



Brise fidèle, 
Témoin de mes amours, 

Parle-moi d'elle 

D'elle toujours ! 



Septembre 1860, 



BARGAROLLE * 



Viens, ma belle, 

Ma nacelle 
A la 1)1186 ouvre son aile, 
Comme un cygne gracieux, 

Et se penche, 

Toute blanche, 
Pour nous recevoir tous deux ! 

* Musique de M. Edm. Fréchette. 



174 

Le vent carres^'e l'onde ; 
Le ciel sourit au flot ; 
Sur nous, l'étoile blonde 
Semble veiller là-haut ! 

Viens, ma belle, 

Ma nacelle 
A la brise ouvre sou aile, 
Comme un cygne gracieux, ' 

Et se penche. 

Toute blanche, 
Pour nous recevoir tous deux ! 

Viens ! la vague soupire. . . . 

Viens ! le lac est si beau 

Je veux voir ton sourire 
Entre le ciel et l'eau ! 

Viens, ma belle, 
Ma nacelle 
A la brise ouvre son aile, 



175 

Comme un cygne gracieux, 

Et se penche, 

Toute blanche, 
Pour nous recevoir tous deux ! 



La nacelle coquette 

Glissa sur les flots bleus 

Mais bientôt la tempête 
Couvrit Tonde et les cieux !.. 



La nacelle 

Faible et frêle 
Longtemps secoua son aile 
Contre le vent ; mais soudain 
L'abîme s'ouvrit sous elle .... 
Puis on n'entendit plus rien ! . 



Août 1862. 



UN PETIT MOT D'AMOUR 



Souffle divin des anges, 
Voix des douces mésanges, 
Orgue du bois mouvant, 
Frais écho de la rive 
Qui, le soir, nous arrive, 
Sur les ailes du vent ! 



178 

Sons des harpes lointaines, 
Murmures des fontaines 
Sur l'émail des cailloux, 
Chansons aériennes 
Des brunes indiennes 
Sur l'onde des bayous ! 

Chant des fraîches cascades 
Sous les vieilles arcades 
Des antiques manoirs, 
Barcarolle touchante 
Que sur son balcon chante 
L'andalouse aux yeux noirs ! 

Soupirs, brises, murmures, 
Vibrant sous les ramures, 
A la chute du jour !... 
Rien ne vaut l'harmonie, 
La douceur infinie. 
D'un petit mot d'amour. 



Novembre 1861. 



• 



MON REVE ROSE 



Lorsque le soir morose 
S'endort à son couchant, 
Berce, Ô mon rêve rose, 
Berce mon front penchant ! 



180 

Lorsque j'entends sonner les heures 
Qui comptent mes jours et mes nuits 
Quand, ô ma pauvre âme, tu pleures, 
Sous le poids des tristes ennuis 5 
Même quand le regret y pose 
Son aiguillon d'airain. 
Toujours un rêve rose 
Berce mon cœur trop plein ! 



Aux coupes de ma destinée, 
Enfant, je demandais du miel. 
Et sur mes lèvres chaque année 
Ne vient déposer que du fiel ; 
Pourtant lorsque le soir morose 
S'endort à son couchant. 
Toujours un rêve rose 
Berce mon front penchant î 



J'ai poursuivi mainte chimère ; 
J'ai voulu goûter aux plaisirs, 



181 

Et, comme un mirage éphémère, 
Leur fuite a trompé mes désirs ;... 
Pourtant quand le regret y pose 
Son aiguillon d'airain, 
Toujours uù rêve rose 
Berce mon cœut trop plein ! 



Quand mon front est morose, 
Quand mon œil a des pleurs, 
Viens, ô mon rêve rose, 
Viens charmer mes douleurs I 



Décembre 1862. 



LA FOI 

L'ESPEEANCE 

ET LA CHAEITÊ 



Un jour on m'avait dit : "Ne crois rien sur la terre ! 
Le sceptique est le sage, et le hasard est roi ; 
La raison, devant lui, doit plier et se taire ; 
Douter, douter de tout, c'est la suprême loi ! 



184 

Et moi, je me suis dit : Le sceptique est infâme ! 
Et mon esprit n'a pas douté ; 
Car, moi, dans le cœur d'une femme, 
J'ai su trouver la Vérité ! 

Je désirais l'honneur, la gloire et la fortune ! 

Le faste des heureux avait séduit mon cœur ! 

Et mes illusions, se brisant une à une. 

Me jetèrent au front un sarcasme moqueur ! 

Je détestais la vie et pourtant, pour mon âme, 

Le ciel n'a jamais été noir ; 

Car, moi, dans le cœur d'une femme. 

J'ai su retrouver de V Espoir ! 

Plus tard, quand j'entrevis les horreurs de la vie, 
Je m'arrêtai pensif, et je tremblai d'effroi. . . . 
Mais bientôt, au contact des haines, de l'envie, 
Je devins égoïste, et mon cœur avait froid. 
Pourtant je n'ai jamais perdu la sainte flamme 
Que l'Etemel y mit un jour ; 
Car, au fond du cœur d'une femme. 
Mon âme a su trouver VAmo^ir ! 



185 

Ange envoyé du ciel pour calmer la souffrance, 

La femme, c'est la Foi qui charme nos douleurs ! 

La femme, c'est V Espoir qui soutient l'existence ! 

La femme, c'est V Amour qui dore nos malheurs ! 

Souvent un cœur blasé qu'un suicide réclame, 
Quand il voit tout s'éteindre en soi, 
Trouve dans le cœur d'une femme, 
JJ Amour, V Espérance et la Foi ! 

Février 1863. 



NE PLEURE PAS! 



POUR l'album de madame g^** 



" Pourquoi pleurer ? pourquoi, ma mère, 
Me regarder si tristement ? 
Pourquoi, par ta douleur amère. 
Attrister mou dernier moment ? 



188 

Chaque nuit je vois dans un rêve 
TJn anofe au visao^e si beau ! . . . 
Sa blanche main parfois soulève 
Le rideau blanc de mon berceau. 



Me regardant avec tendresse, 
B me montre du doigt le ciel, 
Et des mots d'ineffable ivresse 
Tombent de ses lèvres de miel. 



** Viens, dit-il, la terre est indigne 

" D'un ange au cœur pur comme toi ! " 

Et reprenant son vol de cygne : 

" Viens, me dit-il, viens avec moi ! " 



Pour moi le ciel seul a des charmes ; 
Le ciel seul peut remplir mon cœur ! 
O ma mère ! sèche tes larmes : 
Refuserais-tu mon bonheur ? 



189 

Je vais au ciel avec les anges, 
Prier pour ma sœur et pour toi ; 
Je vais aux célestes phalanges : 
A bientôt, ma mère, crois-moi ! '* 



Ainsi sur sa funèbre couche, 
Parlait un ange aux yeux d'azur, 
Et la mort au regard farouche 
Planait déjà sur son front pur. 



Cependant sa mère éplorée 
Semblait, dans son chagrin navrant, 
Vouloir sur sa lèvre adorée 
Retenir son souffle mourant. 



Ce fut en vain douce exilée 

Son âme prit vol vers les cieux .... 

La pauvre mère désolée 

N'eut plus qu'à lui fermer les yeux. 



igô 

L'enfant se pencha vers la tombe 
Et l'on dit qu'à ce même instant, 
L'on vit une blanche colombe 
Monter vers le ciel en chantant. 



Sèche tes larmes, tendre mère ! 
N'emplis pas ta coupe de fiel ; 
Si ton fils a quitté la terre, 
Ke pleure pas, jl est au ciel î 

Mal 1858. 



LE PREMIER BAISER 



Te souvient-il, mon adorée, 
De cette heure d'épanchement 
Où ta chevelure dorée 
Vint effleurer mon front brûlant, 
Où ma lèvre, chère Alvinie, 
Sur ta lèvre alla se poser ? . . . 
O moment d'ivresse infinie. 
Que celui d'un premier baiser ! 



192 

Alors as-tu lu dans mon âme 
Tout l'amour qui la consumait ? 
As-tu senti l'ardente flamme 
Qu'en mon cœur ton oeil allumait. 
Quand ta bouche, mon Alvinie, 
Enfin n'osa me refuser . . . 
O moment d'ivresse infinie, 
Que celui du premier baiser ! 

Quand dans ma mémoire infidèle 
Les souvenirs se faneront. 
Celui-là restera, ma belle, 
Quand tous les autres passeront ! 
Oh ! non ! jamais, tendre Alvinie, 
Le temps ne pouiTa Feffacer, 
Ce montent d'ivresse infinie, 
Où j'obtins ton premier baiser î 



Atrîl 1860. 



LE POETE-BOHEME 



LEGOISME 

Qui donc vient frapper à ma porte ? 

Encor ce mendiant ! . . . . Encor ! 

Tu souffres, dis-tu ? Que m'importe 

Tes souffrances ? . . . . moi, j'ai de l'or ! 

Qui m'importe ta face blême ? . . . . 

Pour vivre n'as-tu pas des bras ? 

Souffre, vilain bohème ! 

Souffre ! et ne te plains pas ! 

9 



194 



Poursuis, enfant, ta noble route ! 
H est des cœurs d'amis encor. . . . 

As-tu froid ? as-tu faim ? Ecoute ! 

Viens avec moi : voici de l'or ! 
Chante ! Ton brillant diadème 
Kargue le monde et les ingrats 

Chante, pauvre bohème ! 

Chante ! et ne maudis pas ! 

l'amoue 

Transi dans ta pauvre mansarde, 
Chante, poète aux rimes d'or ! 
Chante ! car le bon Dieu te garde 
Des fleurs et du soleil encor .... 
Chante au moins pour celle qui t'aime . 
Ecoute î on t'applaudit là-bas. 

Chante, pauvre bohème ! 

Chante ! et ne pleure pas ! 



195 

LE POETE 

Ta voix me retient «à la vie 

Merci ! noble et sainte Pitié ! 
Oh ! moi, c'est tout ce que j'envie 
Un peu d'amour et d'amitié. 
Malheur à celui qui blasphème, 
Quand il a ces fleurs sous ses pas ! 

Oh ! le pauvre bohème, 

Lui, ne l'oubliera pas. • 



Novembre 1862. 



MISERE 



Le ciel était brumeux et morne ; 

L'air était froid ; 
Un enfant assis sur la borne, 

Tremblait d'effroi. 

Il était nu it : la douzième heure 

Avait^sonné ; 
Il était sans pain, sans demeure, 

L'infortuné ! 



198 

Et non loin de lui, sur sa tête, 

Les gais accords 
Et les accents du monde en fête 

Vibraient alors 



Le ciel était brumeux et morne ; 

L'air était froid ; 
L'enfant seul, assis sur la borne, 

Tremblait d'effroi. . . . 



Et quand l'aurore sur le gîvre. 

Vint resplendir, 
L'enfant avait cessé de vivre 

Et de souffrir. 



Février 1863. 



EPILOGUE 



Charmes de mes soirées ! 
Charmes de mes hivers ! 
Illusions dorées ! 
Adieu donc, ô mes vers ! 

Dans mon humble mansarde, 

Je vous ai bien choyés 

Allez ! que Dieu vous garde 
Du sort des oubliés ! 



200 

Pour des rives plus belles, 
Partez, frais papillons ! 
Mais craignez pour vos ailes 
Les lustres des salons ! 



Février 1863. 



FIN 



TABLE 



Pages 

Préface 7 

Prologue 13 

La Poésie f. 17 

L'Iroquoise du Lac Saint-Pierre 23 

Hommage à M. le Chevalier Falardeau 37 

Un soir au bord du Lac Saint-Pierre ■ 41 

Le premier de l'an 1861 47 

La Çruerre 55 

La Charité 59 

Alléluia , 63 

LQ4Péros de 1760 73 

Les Pins de Nicolet 81 

A mon Chien " Vaillant " 85 



102 

Rêverie , 89 

La Nymphe delà fontaine 95 

A M. Alfred Garneau "97 

Sa première lettre 101 

Fièvre 105 

Louise -109 

Souvenir 111 

Sur une fleur 113 

Chant de la Huronne 115 

Chant des Voltigeurs 119 

Chant des Chasseurs de Saint-Louis 123 

La Fête Nationale 127 

Corinne 129 

Juliette 133 

A mon Frère Edmond 137 

Flora 139 

Elle 143 

Les^Canotiers 145 

Le retour de " l'Abeille " 147 

Minuit 155 

Le Matin 161 

Le Colibri 1^5 

Le Retour i69 

Barcarolle 173 



103 

Un petit mot d'amour 117 

Mon rêve rose 119 

La Foi, l'Espérance et la Charité 183 

Ne pleure pas ! 187 

Le premier baiser 191 

Le Poète-Bohème 193 

Misère 197 

Epilogue 199 




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